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Billie restaure des peintures et reçoit des traitements contre son cancer avec Alice, infirmière,
dont le fils Gabriel l'amène à consulter une thérapeute; Gabriel, à 5 ans, ne peut dormir toute une nuit sans retrouver sa mère à qui il demande :
«Maman je veux que tu éteins la nuit.» Marie, la confidente de Billie, est une comédienne obsédée par l'envie d'avoir un enfant. Bien que toujours
amoureuse de Paul, le frère de Louis, elle entraîne Samuel, chef d'orchestre, dans une clinique de fertilité. D'autres personnages s'amènent pour
révéler des aspects des protagonistes et précipiter leur affirmation.
Louis est sursaturé d'aveux : il découvre que depuis 6 mois sa femme
lui cachait son cancer, que son frère et sa mère savaient que son père n'était pas son géniteur. Il s'exclame : «J'ai une tête pour qu'on me
mente?» Quand la psy demande à Alice : «De quoi vous avez peur si Gabriel s'éloigne de vous?» Alice rétorque : «Bah! Qu'il meurt! Comme
toutes les mères!» La psy lui apprend alors que «L'enfant est l'inconscient de la mère. La peur de la nuit c'est la peur de la mort parce que dans la
préhistoire, les bêtes attaquaient la nuit».
Les évocations délicates, magiques, merveilleuses émaillent le fil. La très belle scène de ballet
pendant une version musicale du Duo des Fleurs de Delibes précède le dialogue de Fleur avec sa grand-mère à qui elle demande si elle croit aux
fées : «J'y crois pour que ça existe un peu». La tour Effel qui amorce le film le conclut aussi; dans un dessin pour sa mère, elle est évoquée par
Fleur avec des dorures : «C'est à toi. C'est la tour Effel pour que tu puisses t'appuyer sur elle et aller jusqu'au ciel.» Le miracle est souvent
discuté, parfois par l'intermédiaire de la chance ainsi que le fait un chauffeur de taxi avec la métaphore des tortues : «Les tortues pour
survivre n'ont pas seulement besoin de volonté, elles ont besoin de beaucoup de chance».
Les créations artistiques se joignent au registre du
film : dessin (dont celui qui alterne avec les images du générique de début), peinture, théâtre, musique, ballet renchérissent quotidiennement
dans une contrepartie avec diverses formes de misère : avec des chorégraphies acrobatiques, des jeunes incendient des autos la nuit, une mère
ukrainienne est acculée à la prostitution pour que son fils ne soit pas tué. Paul, le solitaire, l'individualiste, se transforme en être de générosité
absolue en sauvant cette femme.
Une des belles répliques du film est dite par Louis quand il s'adresse à Manon : «Je sais pas te protéger
sans t'étouffer. Tu as grandi tellement vite». Samuel réclame un peu de répit d'une façon imagée : «Je veux parler de la pluie et du beau temps.
Depuis quand on n'a pas parlé de la pluie?» C'est lui qui orchestre la finale, il considère la tour Effel comme son orchestre, il la dirige et elle
s'illumine en brillant.
Avec Un baiser papillon, Karine Silla Perez aboutit une œuvre d'humanité et d'art.
La feuille, l'herbe, le vent, une maison, une femme. Dans Drat, film d'animation, Farzin
Farzaneh, image par image, a dessiné su vélin, la crainte d'une femme seule dans sa maison.
Il favorise les gros plans de son regard, des objets qui l'entourent, des transformations à la
faveur de la nuit, de la solitude, de la peur, de l'imagination. Son approche est poétique.
J'ai rencontré Farzin et sa mère Parvin à qui il a dédié le film. «Ma mère est peintre et
sculpteure. Elle a eu une influence sur moi. Tout comme mon père qui apportait plein de
photos qui m'ont inspirées.» J'étais intéressée à l'entendre sur le thème de son court métrage
. «C'est presque une histoire vécue. Sauf le coup de feu final. Une famille de ratons laveurs
vivait chez-nous. Chacun trouvait que l'autre est l'invité dans SA maison. Nous envahissons
l'habitât des bêtes donc ils viennent chez-nous. Nous cherchons tous un abri sécuritaire».
Parvin est très fière de son fils et du film qu'elle avait déjà vu à plusieurs reprises mais qu'elle appréciait sur grand écran pour la première fois.
Life back then-Antoki no Inochi de Takahisa Zeze (2011) est un film extraordinaire,
exceptionnel, un film sur le goût de vivre malgré, à travers, avec, les vicissitudes de la vie. Pas
de la guimauve, des faits représentatifs de l'adversité existentielle, de la possibilité que
développent les humains qui s'acharnent contre des êtres sensibles, ou vulnérables, ou
originaux, ou intelligents. En première mondiale au FFM, Life back then-Antoki no Inochi se déroule avec douceur, fluidité, en montrant des
faits cruels, pénibles. Tristesse et désespoir se répètent dans la vie de deux jeunes, Kyohei et Yuki qui se rencontrent en vidant les
logements de personnes décédées dans la solitude. Dans ce contexte morbide, ils découvrent le respect, la consolation, l'espoir.
J'ai rencontré Takahisa Zeze qui a été interpellé par la situation sociale du Japon où de plus
en plus de personnes meurent esseulées. «Pourquoi est-ce devenu comme ça?» se
demandait-il. Le tournage, commencé le 1er mars 2011, a été perturbé par un tremblement de
terre le 11 mars. «Des gens fouillaient pour retrouver des objets des défunts et cela nous a
inspirés pour le film». En effet, s'imbriquent alors le parcours des deux jeunes et le rapport
qu'eux-mêmes et les membres des familles endeuillées développent par les objets, les uns
renvoient aux autres, dans des corrélations qui exposent les sentiments, les émotions, les
affections. Ce film sublime repose sur le scénario qui contrebalance profondes souffrances de
l'existence et délicieux états de grâce, sur la réalisation patiente pour bien contextualiser,
poétiser, concrétiser, sur les prodigieux acteurs Masaki Okada et Nana Eikura dont l'intensité
, la beauté et la fraîcheur charment, émeuvent et convainquent. Le scénario emprunte au
roman de Masashi Sada. La chanson du générique final s'intitule Love letter.
Dans Life back then-Antoki no Inochi, mouches, asticots, liquides suintant du corps après la
mort, constituent l'habitude des employés de Co-opers quand ils entrent dans la vie des
défunts à travers les objets qu'ils découvrent. Leur attitude est très respectueuse, à leur
arrivée dans chaque logement, ils disent : «Avec votre permission».
Yuki photographie les lieux, les objets. Kyohei la remarque; ainsi que les lacérations sur ses
poignets. Peu à peu le passé de ces deux éprouvés nous est révélé.
Le film procède par flashback qui nous montrent que Kyohei, souffrant de bégaiement, était victime de bullying à l'école. «Je faisais comme
si de rien n'était». Il a vu le suicide d'une autre victime : Yamaki. Après, «Matsui a reporté sa méchanceté sur moi. La vie est une
succession de moments gênants».
Le passé de Kyohei est mis en scène, celui de Yuki est mis en mots, et en silences, elle raconte, elle tait, son passé. Elle narre avec des
phrases elliptiques : «On m'a assassinée. Si un homme me touche je prends peur» Un garçon de sa classe était resté avec elle après la
classe «Après j'ai lâché l'école. Je me sentais en sécurité seule».
À travers leur récit respectif, ils commencent une guérison, à travers leur acceptation mutuelle, ils commencent une relation. Kyohei et
Yuki s'aiment. Elle a confiance en lui. Quand il lui demande «Pourquoi?» Elle lui dit : «Avec toi tout ira bien».
Yuki, après le viol, a été enceinte. Sa mère et elle sont allées dans la famille de l'agresseur et Yuki a été blâmée, même par sa mère. Elle
a fait une fausse couche «Le bébé s'est suicidé à ma place. Pourquoi je vis aujourd'hui à sa place?» Kyohei ajoute : «Moi non plus je ne
sais pas pourquoi je suis en vie».
Kyohei a dit au professeur et aux élèves : «Pourquoi vous taisez-vous tous? Ça vous concerne».
Yuki prend des photos des gens. «Nous mourons tous seuls. Vivants, nous décidons de créer des liens.» Au bord de la mer, les deux
amoureux se font des déclarations : «Comment allons-nous? Cette vie qui est loin est reliée à toi aujourd'hui. Cette vie d'avant (life back
then) tu ne l'a pas perdue. C'est pour ça que tu es ici.»
Puis, Yuki, qui travaille dans un centre pour personnes âgées, pense : «Même quand nous sommes séparés, je ne suis pas seule. Je
n'avais jamais ressenti ça avant. Maintenant, je suis ici et toi aussi, n'est-ce pas? Cela me calme de penser à lui. Cela est vrai. Quand je
l'ai rencontré, j'ai eu à nouveau envie de vivre.»
Les objets retrouvés et confiés aux familles causent des transformations : à la recherche de titres de propriété, le fils, qui fouille dans les
boîtes préparées par les deux jeunes, découvre que son père a toujours gardé ses bulletins scolaires, la fille, qui ne voulait rien de sa mère,
lit les lettres qu'elle lui avait écrites sans jamais les envoyer.
Un jour, Kyohei et son patron entrent dans un logement propre. Celui d'une jeune fille qui a été mortellement frappée par un camion en
sauvant un enfant sur une route. Les objets divulguent l'être, Kyohei regarde l'appareil photo, l'album, et constate qu'après avoir
photographié des objets, il a été la première personne photographiée par Yuki.
Sur le thème de la vieillesse au cinéma voir ma chronique de juin 2011 relativement au film Un poison violent.
Ontario. 1876. L'hiver. Un homme se tient seul dans l'adversité du froid et des dilemmes qui le tiraillent. En voix-off le docteur considère
son rôle, ses interventions. L'intérieur d'une maison. Un bébé pleure. Le docteur immobile près d'un lit. Panoramique vers la droite. Dans le
lit, un bébé n'est pas en pleurs, un homme malade est allongé. Suite du pano, le bébé est dans son berceau. Encore une voix hors
champs pour la fillette qui obtient une autre feuille à dessin. Puis la fillette est cadrée, son frère, son autre frère. Dans l'ouverture de la
porte, la lumière irradie la mère qui tend au docteur sa rétribution, un plat enveloppé. Le docteur avance dans la forêt enneigée. Il examine
une fille malade dans une chambre plus riche mais tout aussi froide. Cette enfant, il l'opérera.
Elizabeth Lazebnik ave c The patient fait preuve d'une très bonne direction d'acteurs; aussi,
elle a su insuffler à son court métrage une grande qualité de rythme. Les scènes alternent :
extérieur/intérieur, pensées solitaires/visites médicales, réflexions professionnelles/vie familiale.
Je me suis entretenue avec Elizabeth sur son inspiration historique et sur la facture
particulière de son film. «Les dilemmes moraux et philosophiques d'un médecin au 19e siècle
ont été à la fois une inspiration et une base. Mon père était médecin et un livre a été important
pour moi dans ma recherche et mon inspiration, Doctor's notes de Vikentii Veresaev, un
médecin russe (1867-1945). Je voulais mettre le focus sur la relation avec la fille malade, c'est
elle The patient. Elle meurt. Le docteur avait dit que c'était sa 1e opération. Mais les parents
n'avaient pas confiance dans les hôpitaux. L'hôpital, c'était pour les pauvres. Les riches
recevaient le médecin à la maison; les parents ont demandé qu'il opère. Avec l'autre famille,
on voit la mère qui donne quelque chose, on pense que c'est de la nourriture; les fermiers payaient avec ce qu'ils avaient.»
«Le médecin pratiquait d'une façon différente au 19e siècle? » suis-je intervenue. Elizabeth a
poursuivi : «Oui, très différente. Le médecin se déplaçait. La médecine devenait une science. On entend le médecin qui pense aux étapes
de l'opération. Les médecins partaient, ce qui affectait leur famille. Puis, au retour, le docteur ne peut toucher son fils car il peut être
contaminé. Il touche la fille mais pas son fils.»
Lucie : «Votre court métrage défile dans une ambiance feutrée, très douce, à cause de la lumière, de la lentille mais aussi à cause du
rythme. Vous évoquez la claustration dans les scènes avec d'autres personnages et l'immensité lors des déplacements. Vous prenez le
temps d'installer la situation, de donner de la signification aux gestes. L'atmosphère précède la narration.»
Elizabeth : «C'est très méditatif. J'expérimente le monde ainsi moi-même. Ce n'est pas intellectuel c'est très émotif. Je dois m'immiscer
dans le monde pas seulement au niveau informatif mais comment c'était leur rythme de vie, leurs émotions. Le cinéma est un langage plus
émotif que seulement l'information. J'aime la poésie. Je vais vers ça plutôt que la télévision. L'atmosphère est très importante pour moi. Au
19e siècle d'ailleurs le rythme de la vie était plus lent, pas de distraction, de divertissement, de télévision, de Facebook, de Twitter. Alors il
marche dans le paysage et pas autre chose. C'est difficile de faire de tels films parce que les gens veulent de l'humour, du divertissement,
de l'action, plus vite, plus vite, plus vite. Je préfère l'implication émotive.»
Lucie : «Après 6 courts métrages, envisagez-vous de tourner un long métrage?»
Elizabeth : «Je fais des démarches pour développer mon court métrage «The multiple Selves of Hannah Maynard» Je garde le même titre.
Ce sera encore au 19e siècle car ce sera la biographie de Hannah Maynard, une photographe canadienne surréaliste avant que Dali fasse
connaître le surréalisme. Elle faisait des autoportraits surréalistes. Elle n'est pas très connue parce que c'est une femme mais c'est une
photographe extraordinaire. Je veux la faire connaître. Je participe à un programme avec le Toronto Film Festival et Téléfilm Canada. Nous
sommes 6 finalistes qui soumettons un projet. C'est très avantageux pour les nouveaux cinéastes prêts à un long métrage.»
Le projet d'Elizabeth et ceux des autres participants peuvent être suivis sur le site : http://tiff.net/industry/programmes/telefilmcanadapitchthis
Elizabeth Lazebnik propose ses sujets inusités d'une façon très personnelle. Elle mérite une grande carrière de cinéaste afin de nous
donner des versions inédites à regarder.
 Trois films magnifiques d'intelligence, de sensibilité et de construction dramatique ont été
consacrés au thème des abus sexuels infligés aux enfants : Elle ne pleure pas, elle chante, Innocence-Nevinnost et Agnus Dei.
Erika Sainte parle de Laura qu'elle interprète dans
le film belge Elle ne pleure pas elle chante de Philippe de Pierpont. «Elle va le voir, lui parler, elle va rester dans la même pièce que lui. Elle va
parler à sa mère, à son frère. Donc il y a plusieurs choses.»
Laura va voir son père à l'hôpital. L'immobilité de l'homme comateux favorise l'expression de cette
femme de 30 ans aux prises avec les séquelles de l'inceste. Observant les mains de l'homme avec les
peaux sèches qui pointent près des ongles et qu'on appelle des envies, elle lui dit : «Les envies dans
les endroits délicats ça peut vite blesser. Les hommes ne font pas attention quand ils baisent».
La mère de Laura est en pâmoison devant son mari. Elle conserve le cendrier plein des mégots de son
mari. Quand Laura parle du drame qu'elle a vécu, elle est insultée par celle qui devait la protéger et qui
prétend ne pas la croire. Elle en parle à son frère, lui précise que lorsqu'elle avait 12 ans il n'est plus venu, elle devenait trop femme; le frère
ne la repousse pas, il dit même qu'il comprend. D'ailleurs lors d'une très belle scène, le neveu de Laura, qui a reçu de son père des
lunettes magiques pour «quand je suis triste», tend les lunettes vers Laura en lui disant : «Elles s'appellent Retour»; l'enfant, lui, a compris
la souffrance secrète de Laura et veut l'aider. Il ne participe au processus des révélations, il est moins compromis.
Le père menaçait sa fillette avec des reproches selon lesquels elle le provoquait. Il suggérait que si elle n'aimait pas cela, elle crierait, que
si elle pleurait, la mère entendrait. Laura a donc entretenu une colère qui la précipite dans des relations où elle blesse l'autre pour mieux
se blesser. Elle risque même de se suicider.
Alors, Laura dit enfin des phrases telles que : «J'avais besoin que tu m'aimes papa. Ça complique tout.»
Le film est basé sur le roman d'Amélie Sarn dont Philippe de Pierpont a travaillé l'adaptation pendant 5 ans. Lors du tournage, des
membres et des bénévoles de l'association SanViolentine-Sans violences enfantines ont assisté à une après-midi avec l'équipe. Lors de la
projection à Montréal des membres du Regroupement québécois des Centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel
(RQCALACS) et Trêve pour Elles étaient présentes. Le film, dont les qualités artistiques sont très fortes, peut être utilisé dans des groupes
de discussion ou vu par des victimes et/ou les gens qui veulent les comprendre et les aider.
L'impact du film est aussi tributaire du talent de Erika Sainte, l'actrice maintient un visage grave au regard chargé qui
confère aux scènes un climat angoissant. La réalisation de Philippe de Pierpont reste sobre, plus allusive que flagrante.
Le réalisateur a fait preuve d'une grande maîtrise : le drame est perceptible à travers ses conséquences et la difficulté de vivre de Laura.
Le producteur du film, Donato Rotunno, était enthousiaste en parlant de ce film nécessaire pour que les victimes
trouvent une brèche dans la muraille de leurs traumatismes brutaux et de leurs silences tourmentés. «Il est important de
produire ce genre de film. C'est pas commercial. Mais on y croît. Il reste des festivals et des salles qui continuent à montrer ce genre de
films. Il faut se mettre avec plusieurs producteurs. Ce film est une coproduction entre la Wallonie (Belgique francophone) le Luxembourg, la
France et la Flandres (Belgique flamande). Les sociétés respectives de ces pays qui participé sont : Iota Productions, Tarantula
Luxembourg, Perspective Films, Serendipity Films. Et ce film, il est différent. Le processus de libération ne passe pas par le judiciaire. Une
multitude de petits éléments fait qu'un jour peut-être la personne ira vers quelque choses de lumineux».
Le film Elle ne pleure pas elle chante met l'accent sur le parcours personnel, le cheminement introspectif qui passe par le fait de parler
pour activer un processus de guérison. Un film essentiel.
Réalisé par Jan Hrebejk et scénarisé par Petr Jarchovsky, le film Innocence-Nevinnost impressionne par sa construction narrative qui
appuie l'imbroglio de l'intrigue.
Lida voyage, sur l'eau pour aller à la ville, dans sa tête pour retourner à la fin de son enfance, au début de son adolescence, quand sa
famille l'amenait dans un chalet au bord de l'eau. Sa sœur, Milada était enceinte de Tomas. Aujourd'hui, Tomas est un médecin accusé
d'avoir abusé d'Olinka, une adolescente de 14 ans. Milada, toujours son épouse, le défend ainsi que Lida, sa belle-sœur. L'enquête est
menée par Lada, personnage complexe de l'inspecteur et père d'un enfant déficient intellectuellement. Tomas est disculpé, Olinka,
l'adolescente, était trop rêveuse. Lida se rend chez Olinka, selement pour l'apercevoir.
Tomas fête sa disculpation et retourne à ce chalet d'autrefois qu'il n'a, en fait, jamais cessé de fréquenter. Le gardien l'accueille en lui
disant que sa femme l'attend «comme d'habitude». Mais c'est Lida, sa belle-sœur, qui est là «comme d'habitude». Avant même qu'elle ait
14 ans, Tomas en a fait sa maîtresse subjuguée. Des sensations fortes liées aux changements de l'adolescence ont transformé cette
enfant en assujettie amoureuse de cet homme dont l'épouse était enceinte. Toute sa vie, elle a voulu lui plaire, elle a confondu soumission
et amour, autorité et affection. Car la confusion chez la victime l'amène vers l'agresseur qui s'est substitué à une représentation
protectrice; pour la victime, les gestes abusifs signifient l'amour, c'est dans cette permutation qu'elle a été imprégnée d'une image faussée
de l'amour. Elle réitère donc cette initiation déformée par une première fois qui s'est déroulée dans la profanation du corps changeant, de la
conviction psychologique, de l'aspiration amoureuse.
Lida est amoureuse de Tomas et l'interroge sur ce qu'il a fait à Olinka, l'a-t-il traitée comme il l'a traitée elle, dans une distorsion des
sensations et des émotions entremêlées? Tomas serre sa gorge pendant qu'elle le griffe pour la faire taire et la laisse en larmes et
suppliante sur le plancher. Lida va se noyer. Lada retrouve son corps portant des marques au cou et des traces d'ADN sous les ongles.
C'est un meurtre conclut-il et Tomas est emprisonné pendant qu'Olinka lui écrit des lettres d'amour. Le film se termine par le visage
d'Olinka qui se transforme en visage de Lida.
Beaucoup de réflexions sont favorisées par ce film. Le sujet dans son aspect psychologique relève la complexité du traumatisme de la
victime, dans son aspect légal met en évidence la difficulté à discerner la vérité, dans son aspect dramatique structure des
rebondissements dans toutes les composantes de l'histoire. La véritable protagoniste est Lida, voilà pourquoi le film commence avec elle,
bifurque sur Tomas et revient à elle.
Dans le documentaire Agnus Dei d'Alejandra Sanchez, un jeune père, Jesus Romer Colin, revient sur son enfance fracassée par un prêtre
aux comportements pédocriminels. La réalisatrice a alterné des images captées lors de la formation d'un groupe de jeunes prêtres et
celles des confidences de Jesus Colin. Elle a aussi traité des photos en leur ajoutant des personnages et en montrant les dessins de
Jesus. Le documentaire a donc une facture artistique.
Lors du tournage, le responsable des abus était toujours en liberté; pendant une rencontre voulue par Jesus, l'ecclésiaste répond à sa
victime en disant que ce qui s'est passé entre eux pendant des années n'était qu'un «excès d'affection»; il utilise le langage pour diffamer
sa victime, déformer sa perception, invalider son désarroi. Des photos de l'époque ne laissent aucun doute sur les actes commis; on voit
l'enfant et le prêtre pendant la perpétration du crime. Ces images d'horreur mettent en évidence le déséquilibre physique donc la
vulnérabilité de l'enfant; on voit qu'il était trop petit pour tout ce qui se passait. Quand la famille insiste pour que l'enfant soit avec un prêtre
parce que cela confère de la sainteté à leur existence, on comprend qu'en plus de la force physique, l'influence psychologique et affective
induisent chez l'enfant une impression d'obligation à céder, à endurer et à taire.
Jesus exprime lui aussi la confusion de la victime : «I want to kow why he harmed me and I loved him a lot. I didn't say no. What could I
offer? I gave him what he wanted. I could have said no, I didn't. All I did was love madly».
Il faut souligner l'extraordinaire courage de Jesus Colin qui témoigne à visage découvert; qui est d'une bonté exceptionnelle car il accepte
de se compromettre, d'être identifié, jugé, blâmé, il le fait pour que d'autres puissent se reconnaître, savoir que leurs impressions, leurs
interprétations, leurs décisions ne sont pas incorrectes. Grâce à ce documentaire, il est possible de constater ce que les victimes
traversent dans des enjeux, des hésitations, des contradictions d'enchevêtrement pénible.
De plus en plus, des victimes s'expriment, tentent de comprendre le processus dans lequel elles ont été englouties, cette spirale qui a
transformé leur vie en tragédie indéniable. Elles ne peuvent en sortir indemnes. Mais la vie en elles peut être renforcée. Des films tels que
Elle ne pleure pas elle chante, Innocence-Nevinnost et Agnus Dei, sont des films essentiels car ils participent à la reconnaissance de ce
qui a été vécu et à la croissance des êtres qui ont encore, malgré tout, une vie à vivre.
Toujours dans le cadre du 35e FFM, Géraldine Doignon est venue présenter son 1er long métrage. De leur vivant. se déroule dans une unité
de lieu : l'hôtel familial d'un vieux couple dont les enfants se réunissent à l'occasion du décès de la mère. Louis vieillit vite, Ludo travaille
beaucoup et Dom entend son père dire qu'elle a 35 ans, pas d'enfants et qu'elle reste avec un homme qui la fait souffrir.
« 4 saisons pour faire son deuil » le père exprime son chagrin à Alice, jeune parisienne enceinte de 8 mois qui séjourne à l'hôtel. Il parle
encore à sa femme en lui laissant des messages sur son téléphone. Il a besoin d'être consolé. Le constat des vies de ses enfants ne peut
guère contribuer à son moral « Vos couples de merde. Vous êtes malheureux comme les pierres. Moi j'ai pas beaucoup d'histoires
d'amour à raconter. J'en ai qu'une. 40 ans de mariage. Quand on sait que l'autre va s'en aller, on n'a plus de barrière, on est vrai. Il faut se
dire qu'on s'aime sinon on n'a pas le courage de vivre après ». Pour la 1e fois du film, on voit alors un plan d'ensemble de la maison, calme
, occupée, on la dirait vivante.
Ludo s'est aperçu : « Je ne sais plus ce que je voulais être. Depuis que maman est morte j'ai l'impression d'être en morceaux ». Dom a
enfin rompu avec Bertrand qui la faisait effectivement souffrir depuis des années. Louis revient près sa famille et Alice téléphone à Greg en
demandant à le revoir.
Ce beau scénario est supporté par une qualité d'images exceptionnelle. Rarement un film offre-t-il une telle construction d'image. Souvent,
les ¾ sont clairs, le dernier ¼ est embrouillé, l'image est précise et floue. Aussi, une partie de l'action se déroule directement dans l'angle
et la suite est vue grâce à un miroir, souvent des miroirs ronds, rarement rectangulaires, des courbes plutôt que des droites. Je ne pouvais
m'empêcher d'interroger Géraldine Doignon sur son choix résolument esthétique.
« D'abord le flou concernait le père parce qu'il n'est plus dans la réalité. Puis, on a multiplié les angles et joué sur les profondeurs de
champs. J'ai tourné avec Canon 7D et 5D à cause de la légèreté. On a même acheté une caméra pour avoir différentes prises de vue. Puis
on a fait une copie 35 au final. »
Quant au sujet de son film, elle m'a dit : « Je m'y suis intéressée parce que j'ai perdu quelqu'un de ma famille. On s'étonne souvent qu'à
mon âge j'aie fait ce film. Mais les enfants dans le film, ils ont mon âge. C'est un de mes thèmes, la famille. C'est là qu'on apprend ce
qu'on fera ensuite dans toutes nos relations. Ça m'intéressait aussi la non-communication familiale. Comment on peut dépasser ça. ».
Dans le court métrage, 3 needs de Aksel Stasny, les gros plans insistent sur le vieux monsieur et le jeune
garçon. La grand-mère et son petit-fils ont dormi dehors. Ils s'introduisent dans l'appartement du vieux
monsieur. Ces 3 êtres peuvent s'apporter la réponse à leurs besoins.
Shannon Baker, l'interprète du vieux monsieur, accompagnait le réalisateur. Il m'a parlé de Christopher, un
homme qui l'a influencé : « Christopher est un itinérant afro-américain et schizophrène à New-York depuis 4 ou
5 ans. Il a été déplacé après Katrina. Il a vécu à l'hôtel et quand le gouvernement a cessé de payer, il s'est
retrouvé à la rue. Il a une valise qui contient ses écrits. Il doit quêter auprès des gens et simultanément il a peur des gens »
Les beaux personnages sont intéressants, la scène finale dans une cour pleine d'objets hétéroclites est
émouvante; nous souhaiterions que Aksel développe son histoire en un long métrage.
Les thèmes de l'itinérance familiale et des défunts dans la solitude ont inspiré plusieurs des cinéastes qui
présentaient leur film cette année; ces problèmes sociaux ne cessent d'empirer.
 Xinghai-The Star and the Sea a été réalisé par le
couple Li Qiankuan et Xiao Guiyun. Un petit garçon sort de la mer pour embrasser sa mère. En 1911, Xiang Xinghai, cet enfant, qui deviendra
le «compositeur du peuple», un des plus grands musiciens et compositeurs de la Chine, grandit dans la colonie portugaise de Macao avec sa mère
veuve qui multiplie les tâches pour tenter de faire quelques sous. Parfois son salaire
lui est volé ou on refuse de la payer parce qu'elle est Tankas. Elle reste à genoux
sous la pluie pour que son fils retourne à l'école; les Tankas sont rejetés sans cesse.
Rarement, les cinéastes savent-ils filmer les gestes d'une mère pauvre. Li Qiankuan et Xiao Guiyun ont consacré régulièrement des
scènes qui témoignent de ce qu'elle fait avec courage et abnégation. Elle vend du poisson, brode des mouchoirs pour les Portugais, fait
des lessives, vend des fleurs, transporte des sacs en étant la seule femme à le faire. Une scène, dans laquelle le choix de filmer la mère
en plongée accentue son rabaissement, montre sa vulnérabilité, sa détermination et son exclusion, à un homme méprisant, elle va vendre
ses bracelets de jade pour payer l'école. Pendant que son fils écoute un concert, dans l'obscurité, encore la mère fait des lessives;
l'alternance des scènes dans une unité de temps rend évidente le dévouement de la mère et l'intérêt du fils. Li Qiankuan et Xiao Guiyun ont
su valoriser le personnage de la mère comme ils ont su exprimer l'importance d'entourer les enfants d'encouragements et de stimulations
pour leur croissance. Ce couple a un respect de la maternité et de l'enfance qu'il a transmis avec des scènes chantées, dansées, des
séquences magiques et merveilleuses.
Le talent d'acteur du jeune garçon, Jiahang Su, contribue au charme et à l'expressivité du personnage. Xian Xianghai a un talent inné pour
la musique; des gros plans de la forge, du vélo, du tissu coupé sur la place du marché attestent de son attention au son. Il apprend à jouer
de la flûte de bambou et joue sur des bouteilles et des coquillages.
Son grand-père lui enseigne l'écriture. Xinghai fait des livraisons pour un restaurant. Il rencontre Anthony, un violoniste portugais qui
discerne son talent et lui enseigne à jouer du violon. Puis, à Singapore, sa mère travaille pour M. Zeng qui accepte de payer pour
l'instruction de Xinghai. Il rencontre Xiao (rôle interprété par un véritable musicien) et il apprend le piano. Rapidement, il en joue comme un
virtuose. Il sait jouer Beethoven, Chopin, Litz et des compositions folkloriques; ses intérêts musicaux sont variés rendant sa formation
encore plus riche.
À la fin du film, sur une écharpe il écrit une composition pour sa mère, c'est l'écharpe qu'il place comme une partition sur le panio.
Grâce à l'interprète qui l'accompagnait, j'ai pu m'entretenir avec le réalisateur Li Qiankuan. Grâce à lui j'ai appris qu'il a dédié son film à sa
mère et à toutes les mères. Xi Xinghai a été un grand compositeur. Il a étudié à Shanghai et à Paris. Il a exprimé des convictions anti
-fascistes et a écrit pour résister aux Japonais. Il a composé La Cantate de la Rivière Jaune en 1939, une pièce très célèbre, ainsi que
deux symphonies, un opéra, un concerto pour violon, plus de 300 chansons. Mais de 1939 à 1945, année de son décès à 40 ans, il a vécu
en Russie. Il y était allé pour se consacrer à sa musique et ce qu'il a composé alors est perdu.
De plus, Monsieur Li Qiankuan m'a dit qu'il avait choisi Vivian Hsu, actrice de Taïwan interprétant la mère, parce que sa nature est très
proche de celle de la mère et que ses yeux pouvaient parler. Il a ajouté qu'il avait voulu faire un film différent des films chinois de Kung Fu.
Ainsi que ce qu'il transmet avec son film, le respect émane de lui. Il parle avec une voix très calme, presque basse, et son visage est
souriant. Il tenait à me remercier pour mes questions en se penchant vers moi; sa politesse était d'une remarquable douceur solennelle.
L'entretien avec lui a ressemblé à son film Xinghai The star and the sea, une consécration de valeurs humaines et artistiques, un
jaillissement de beauté fascinante avec des instants exceptionnels qui font du bien.
EN FESTIVAL
Lors du 35e FFM, la projection des 380 films provenant de 70 pays incluait aussi :
Black Butterflies de Paula van der Oest . Une plume d'oiseau dans l'eau, sur le sable. La voix-off d'une
femme. «The lie of lies». Une blonde enfant rapporte des poissons dans sa robe. La mère est décédée
. La fillette et sa sœur, sans chaussures, attendent. Un homme vient les chercher et les informer
qu'elles peuvent l'appeler Pâ. Ce bref rappel de l'enfance débute la biographie consacrée à la poétesse sud-africaine Ingrid Jonker.
Ellipse temporelle nous la retrouvons à Cape Town en 1960, alors qu'elle a un bébé, Simone, et qu'elle
est séparée de son mari. Ingrid est sauvée de la noyade par son écrivain préféré, Jack Cope, lui-même divorcé avec deux fils. Pendant
qu'elle allaite sa fille, elle remet à Jack un poème; s'étonnant qu'elle lui aie dédié une poésie, elle répond : «You saved my life». Déjà, les
énormités sont déterminantes, il est question de vie, de mort, de détresse, de danger, de lyrisme, de sauvetage.
Ils vivent aussitôt une histoire d'amour. «My breasts that imitate the hallow of your hands». Elle voudrait un foyer «a place to feel safe». À
la fin du film Camille Claudel (Bruno Nuytten, 1988) la sculpteure réclamait elle aussi un lieu où elle aurait été en sécurité. Ce lieu que
l'écrivaine Virginia Woolf décrivait dans son livre Une chambre pour soi. Un endroit pour qu'une femme réfléchisse, crée, se consacre à la
vie de son esprit, intellectuellement et spirituellement parlant. À l'instar de beaucoup de créatrices, Ingrid Jonker n'eut pas un tel havre. Le
film en témoigne.
Sa relation avec Jack traverse des tempêtes et des réconciliations. Les rapports avec son père sont pénibles à cause de leurs désaccords
politiques. Pâ est le Ministre responsable de la censure, ses opinions racistes sont tranchées, celles de sa fille sont différentes. Jack la
quitte alors qu'elle se rend chez une femme Noire pour avorter, acte interdit par la loi. Elle boit toujours plus. Un soir qu'elle échappe sa
bouteille et lèche le plancher, sa sœur Anna qui l'aide à prendre soin de sa fille, la renvoie de leur logement.
Ingrid vit à l'hôtel avec Simone. Elle écrit après avoir vu un policier blanc tirer sur un enfant noir. Elle ne paie pas son hôtel, son père vient la
chercher au poste de police. Elle fait lire à Pâ son poème sur l'enfant abattu; il le déchire.
Elle continue son errance avec sa fille jusqu'à ce qu'elle frappe sa tête contre une vitre. Internée en psychiatrie, elle autorise Jack à prendre
son sac contenant ses poèmes. Jack et un ami constituent un recueil à partir de ses textes. 2 hommes se consacrent à la diffusion de
l'œuvre poétique d'une femme. Une très belle scène nous montre les papiers sur le sol et les hommes qui les considèrent comme s'ils
faisaient un puzzle. À sa sortie de l'hôpital, ils lui offrent le manuscrit.
Son livre est un succès mais son père est scandalisé par l'expression de sa vie sexuelle et ne veut plus jamais la revoir. Elle taillade ses
poignets. À sa sortie de l'hôpital, elle voyage. «The illusion that life once was beautiful» écrit-elle sur la vitre d'une fenêtre. Car elle écrivait
sur les murs, les bouts de papiers mais aussi à la machine.
Elle s'avorte avec des aiguilles à tricoter et son père, par téléphone, autorise qu'elle reçoive des électrochocs. Elle revient en Afrique. Un
matin, ainsi qu'il y a plusieurs années, Jack court sur la plage, cette fois il ne peut sauver Ingrid, il voit des hommes repêcher son corps.
Le 24 mai 1994, lors de son premier discours au Parlement Sud-Africain, Nelson Mandela a lu le poème : The Dead Child of Nyanga ce qui
fit beaucoup pour la notoriété de Ingrid Jonker. Le film se termine avec l'enfant blonde du début qui court sur la plage mais la mer est
couleur acier et il fait gris.
Black Butterflies de Paula van der Oest est un film respectueux de la poétesse, de la femme et de l'œuvre; l'importance de l'écriture fait
constamment l'objet de scènes, ses avortements rendent compte de sa réalité féminine et les extraits fréquemment cités laissent miroiter
la richesse de sa production poétique. Le film rappelle Sylvia (Chrisine Jeffs, 2004) consacré à la poétesse américaine Sylvia Plath dont le
mari avait détruit le journal personnel et An angel at my talble (Jane Campion, 1990) basé sur la biographie de l'écrivaine néo-nélandaise
Janet Frame qui, diagnostiquée à tort schizophrène, fut internée et continua d'écrire malgré 200 électrochocs; un prix littéraire empêcha
qu'on lui inflige une lobotomie. La vie des poétesses, loin d'être éthérée, semble un cheminement contrarié par de nombreuses adversités.
Gölgeler ve Suretler-Shadows and faces (Dervis Zaim, 2011) partie finale d'une trilogie misant sur les
arts traditionnels turcs. Le cinéaste chypriote turc s'intéresse cette fois au théâtre d'ombres Karagöz
de la période ottomane. À l'instar de ses précédents films alors qu'il rappela l'art du papier marbré, de
la miniature, de la calligraphie, c'est par la forme d'art que débute une interrogation sociale de la
Turquie certes mais aussi de toute communauté quand le voisin, l'ami ou le parent, devient un traître
ou est dénoncé lors d'un conflit guerrier. Dans le film de Dervis Zaim les destins individuels et
communs s'imbriquent pendant des conflits entre grecs et turcs. En 1963, ils vivaient pacifiquement
ensemble. Mais, à l'arrivée de l'armée grecque, la population sera alors divisée. Les lieux, garants d'un
passé, sont utilisés pour marquer la différence. Les transitions, entre les moments charnières
contradictoires, se font grâce à des photographies regardées par une jeune fille Rushar.
En tentant de fuir l'armée qui avance sur la route et dans leur village, Rushar est séparée de son père,
Salih, maître d'ombres. Peu à peu, elle oublie ses repères et ses évaluations. Elle devient cruelle et
violente. La grecque Anna est le personnage qui transcende le racisme. Elle multiplie les actes pour
aider le père et la fille, elle est même battue par la police. Rushar n'en garde pas moins une
véhémence envers Anna. Hristo, qui s'impliquait avec la milice grecque, pleure la mort de Cevdet le
vieux berger : «This is all bad». Les personnages grecs sont donc ceux dont l'évolution est la plus
accentuée vers du positif : Anna sera de plus en plus bienveillante et Hristo aura des considérations plus nuancées à cause de ses sentiments.
Les marionnettes sont des allégories suggérées par les nappes et les draps accrochés aux cordes à linge et lors de scènes dans des
lieux inattendus : Rushar couche dans une chambre où un tissu tendu permet l'apparition des silhouettes découpées qui bougent, pure
magie théâtrale. Le langage verbal est évoqué dans ses liens avec le théâtre mais aussi dans son pouvoir thérapeutique : quand Rushar
demande à un homme «Pourquoi me dis-tu que tu as séduit Maria, l'amour de mon père?» il lui répond : «Parce que si je les dis,
j'empêche les ombres de grandir», la parole conjure le mal.
Les hommes ne cessent d'ordonner aux femmes de ne pas se mêler de leurs affaires, c'est-à-dire la guerre. Elles y sont mêlées par leur
inquiétude, par leur perte. Elles ne choisissent pas de voir mourir, ni de mourir. Anna sera tuée. Rushar frappera un homme d'une pierre au
front. À travers les personnages féminins, le film Gölgeler ve Suretler-Shadows and faces prouve la transformation des êtres en ce qu'ils
recèlent de meilleur, ainsi qu'Anna qui reste protectrice malgré le contexte, en ce qu'ils couvent de pire, ainsi que Rushar qui considère les
gens selon leurs ethnies et non selon leur comportement.
Les points de vue féminin ont aussi été développés dans Invisible qui s'intéresse aux séquelles du viol lorsque deux femmes constatent
qu'il y a 20 ans elles ont été les victimes du même violeur, dans Le jour de colère du russe Andrei Smirnov qui revient au début du 20e
siècle pour révéler la misère d'une femme victime de violence conjugale et politique dans une Russie aux prises avec des bouleversements
qui modifient le destin d'un peuple, et dans Où va la nuit? de Martin Provost qui convoque à nouveau son interprète de Séraphine, Yolande
Moreau pour interpréter Rose, une femme battue par son mari. Après que celui-ci ait frappé et tué une jeune femme avec son auto, Rose
doit apprendre à conduire. Une nuit, elle utilise la même auto, s'arrête au même endroit, quand elle voit son mari ivre sur la route, elle
démarre et le frappe. Yolande Moreau fait preuve à nouveau d'un extraordinaire talent, dans le plus petit de ses gestes, elle exprime toute
une existence.
Les tribus filmées dans Africa Le sang et la beauté suscitent des émotions bien différentes de celles
qu'aurait souhaité le réalisateur Sergey Yastrzhembskiy. Il faut beaucoup d'endurance pour supporter
les images tournées dans des tribus africaines dont les Surma, les Fon du Bénin, les Ouidah et
plusieurs autres qui sont en voie de disparition. La pédomaltraitance, la misogynie et le machisme
sont détaillés par des images et des propos qui jettent le doute sur les intentions de tournage.
D'abord, les superstitions rapportées dans le film ont déclanché des rires dans la salle. Dans la tribu
Fon le garçon ne peut épouser des jumelles sinon il deviendra aveugle. Le Pygmé qui couche avec sa
femme la veille de la chasse n'aura pas de chance pour attraper la duiker, une petite antilope. Certaines scènes causaient du dégoût : la
défunte de des Himbas de Namibie était laissée 7 jours dans une cabane surchauffée et, croyant atteindre le Kia, l'extase, par la transe de
la danse, le Bushmen du Botswana morve de longues coulées bien cadrées par la caméra qui a suivi tout le processus.
Le sort des enfants a de quoi inquiéter. Toutes les femmes ont un sexe qui saigne régulièrement et naturellement; faire saigner le sexe des
petits garçons avec des coupures au pénis infligées par un groupe d'hommes comme le font les Pygmés de la forêt tropicale n'a rien de
naturel. Chez les Himbas, on casse quatre dents à chaque enfant en considérant que le stoïcisme du garçon pendant ce sévice exprime son courage.
Quant au sort des femmes, les gestes quotidiens reflètent l'établissement d'une conviction qui banalise les violences psychologiques,
physiques et sexuelles. Chez les Himbas encore, la femme doit se déplacer à genoux. Chez les Hamers d'Éthiopie, la violence
domestique est considérée comme un jeu amoureux, qui des deux s'amuse dans la déviance? Plus une femme porte de cicatrices, plus
elle est supposée être aimée; pour se conformer à cette croyance et n'être pas exclue du groupe, la femme elle-même se précipite pour
être publiquement fouettée par l'homme lors d'une danse rituelle. Les droits humains ne sont pas établis. Les pratiques traditionnelles
concernant les femmes sont des supplices justifiés par des distorsions cognitives. Ces sévices contredisent l'assertion selon laquelle les
tueurs en série torturant leurs victimes résultent des sociétés industrialisées; ils sont un phénomène intemporel et universel. L'évolution
humaine sera constatable quand la colère remplacera le plaisir devant la souffrance d'autrui.
Le film, loin de désapprouver le sadisme, l'exalte par des gros plans insistant sur les épines et les lames de rasoir qui s'enfoncent dans la
chair. Le commentaire bizarre accompagnant ces pénibles images, narré par Lambert Wilson, sans analyser ces recours systémiques à la
brutalité, les cautionnent et les exacerbent : ««faire naître la beauté en faisant couler le sang».
Pourtant, la dérogation à la tradition se concrétise dans ces tribus. Les Berbères, qui sont musulmans, désobéissent au Coran qui interdit
le tatouage puisque 10 parties du corps de la jeune fille sont tatouées pour son mariage. Les Bushmen depuis le 20e siècle chassent à
cheval. La captation des images laisse voir une bouteille de Fanta, des t-shirts Speedo, une tuque Mummy et, près des femmes mutilées
endurant un plateau à la lèvre, des hommes brandissent des fusils. Ils agréent à l'occidentalisation et à la modernité, de façon sélective, ce
qui est questionnable.
L'équipe a tourné pendant trois ans sous la direction de Sergey Yastrzhembskiy, un diplomate russe, qui voulait interpeller le public face à
la disparition de ces tribus africaines. Or, le danger semble moins venir de la mondialisation que des pratiques inhérentes au mode de vie
des tribus. L'angle choisi, celui d'associer sang et beauté, ne favorise peut-être pas l'envie de protéger les groupes qui continuent à
perpétrer des atrocités entre eux sous divers prétextes. Il existe d'autres angles pour présenter ces peuples, et les valoriser : ils ne
souffrent pas d'embonpoint même s'ils mangent de la viande, une explication aurait été intéressante et pourrait être utile aux occidentaux,
sur leur corps, ils dessinent à l'argile des motifs à partir de tiges, cela ne constitue qu'une seule scène du film, leur créativité artistique
pourrait s'ajouter aux connaissances universitaires de l'histoire de l'art. Leni Riefenstahl exprimait de l'estime à travers ses photos des
Nouba de Kau. Gaëtan Gatien de Clérambeault a photographié et décrit les drapés du peuple marocain en discernant leur influence dans la
liste des trouvailles de l'esprit humain. Le point de vue sensationnaliste et mutilateur de Yastrzhembskiy restreint les peuples à leurs
persécutions rituelles. Le fil narratif du documentaire Africa le sang et la beauté est partiel et partial, ce qui n'avantage pas la velléité du film
. Pourquoi a-t-il choisi de privilégier cet aspect sans contrepartie? Doit-on s'en tenir à ces images d'après lesquelles ces peuples primitifs
ne sont que des arriérés sanguinaires? Sans exclure leurs réflexes passéistes, leur portrait pourrait être plus complet et respectueux;
Le respect a été essentiel à la démarche de Manno Lanssens. Depuis 7 ans, la loi autorise en
Belgique l'application de l'euthanasie. Le documentaire Epilogue débute avec la musique des
funérailles qui fait le lien avec la récapitulation des derniers mois de Neel, 50 ans, mère de trois jeunes
Judith, Wannes et Sanne. Neel, mariée à Mark Eulaers, est la grand-mère de Finn, 3 ans. Elle a été
informée qu'il lui reste 1 an à vivre, sa fille Sanne, la mère de Finn, qui a divorcé de David, a pris congé
pour soigner sa mère. Nous accompagnerons Neel et sa famille dans les préparatifs de ces derniers instants.
Février. Coupe de cheveux. Rencontre avec 3 amies dans un resto qui la pousseront ensuite dans une
chaise roulante. Neel coud un costume d'ours pour Finn. Elle est très attristée de ne pas pouvoir voir
Finn grandir. Mars. Retour en Irlande lieu de son voyage de noces. Son mari et elle regardent le
dolmen dans le paysage pierreux avant de chanter accompagnés par Mark à la guitare. Avril. Neel
annonce à sa fille Judith âgée de 18 ans qu'elle va bientôt mourir. Son mari pleure avec elle, et leur
chien tente de les consoler. Mai «When I'll die the chapter will not be close for them». Neel s'inquiète
pour sa famille, pour ces être qu'elle aime, qui l'aiment et qui lui survivront. Elle leur propose de
rencontrer ensemble le préposé des funérailles. Lorsqu'il arrive, elle se présente en disant : «I am your
client». Elle insiste pour être exposée à la maison. Elle doit aussi rédiger sa demande d'euthanasie.
Juin. Très belle scène de Neel qui descend de plus en plus difficilement l'escalier. La caméra s'est
faite patiente en restant avec elle jusqu'à la dernière marche. Discussion sur la carte mortuaire, scanner son écriture, choisir l'image. Neel
apprécie de pouvoir participer aux décisions. «I don't want to die and this is the best time of my life» constate-elle. Elle repasse la robe de
Judith et assiste à sa graduation. Elle avait douté de pouvoir le faire.
Juillet. «What a pair!» déclare Sanne, la fille aînée. Mark aussi a le cancer. Août. «I can't take it anymore» admet Neel dont nous pouvons
constater la maigreur de plus en plus accentuée. Elle ne peut plus se déplacer. Un lit a été monté dans le salon, elle reste auprès des
siens, reçoit encore ses amies.
Septembre. Wannes, le fils, sur l'épaule de sa mère pleure pendant qu'elle lui caresse les cheveux. «Wednesday, euthanasia» affirme-t
-elle. Mardi. Dernier repas familial. Dernier baiser à Finn. Mercredi. Ses enfants pleurent. 14 :45 h l'infirmière installe la perfusion. Neel
feuillette une revue et y voit le dolmen d'Irlande où une partie de ses cendres sera répandue. Elle considère que c'est le signe que tout est
correct. «In a few hours she won't be with us» 19 :40 h Le médecin est là. La camera stable filme le moment de sa dernière réaction, elle
penche la tête à gauche, les yeux ouverts. Rapidement, l'infirmière glisse un linge sous sa bouche au cas où le corps rejetterait des
sécrétions. La famille pleure. Neel est morte entourée des siens pendant que par la fenêtre on pouvait voir un cycliste qui passait devait la
maison. Tout près, la vie, dans ses habitudes, ses insouciances, ses afflictions, continuait.
Neel est exposée dans sa maison. La dernière image du film qui succède à la photo de Neel avec Finn, nous permet de voir ses enfants au
dolmen qui éparpillent ses cendres dans le vent. Elle est décédée le 3 septembre 2009; Mark ne lui a survécu que jusqu'au 1er décembre.
Le film Epilogue est une expérience, une confrontation, un apprivoisement. Nous n'acceptons pas la mort car nous ne reconnaissons pas
même la vieillesse. Nous avons tendance à figer les êtres dans le temps (et dans le Botox). Le documentaire apporte un aspect
radicalement nouveau à nos considérations. La séduction de l'immédiateté qui caractérise notre société cède soudain devant l'inéluctable,
inédit parce que repoussé, nié. Manno Lanssens a divulgué le moment ténu et tout ce qui l'a précédé en filmant avec une grande sobriété.
Il n'a pas procédé par l'anecdote, sa caméra parfois à l'épaule, parfois fixe, se concentre sur les gens, quelques plans du chat noir ou du
magnifique jardin s'ajoutent discrètement. Par ce documentaire, nous touchons à une authenticité souvent occultée. Avec Epilogue, film
sublime et inoubliable, Manno Lanssens a su égrener les menus instants et les grandes décisions d'une matière humaine qu'il a mise au jour.
À noter : Ellen de Serendipity films m'a informé du fait qu'à la suite d'une erreur de communication le film est parfois nommé Slot alors que
le titre est Epilogue dans toutes les langues.
Sergio Castellitto a donné à Penelope Cruze un de ses plus beaux rôles dans Écoute-moi (2004); elle se
montrait alors dans un personnage de miséreuse sans envergure autre que celle de son amour
inconditionnel. Il revient à la réalisation doublée de l'interprétation en étant Marcello dans le film La bellezza
del somaro. Un couple invite à la campagne leur fille, deux clients de l'épouse psychologue, la mère, des
amis. Lorsque leur fille arrive avec son copain Armando qui a 70 ans et un bonzaï les parents décident d'en
faire toute une histoire. Ils sont bien les seuls à ne pas avoir compris que ce n'est qu'une passagère
provocation à laquelle ils accordent trop d'importance. Mais, il fallait bien un prétexte à une insupportable
répétition de scènes de cris, d'exagérations, de délires, de blâmes, de reproches. Reconnaissez-vous la
trame narrative d'un film français tout aussi intolérable? Les petits mouchoirs (Guillaume Canet, 2010) (voir
ma chronique de juin 2011) et La bellezza del somaro infligent tous deux une scène de karaoké lors de
laquelle un des chanteurs se coiffe d'une longue perruque blonde.
Sergio Castellito s'est réduit, dans son interprétation, à trébucher (littéralement) dans les fleurs du tapis. La
mise en scène est soignée mais le fil narratif ne convainc pas. Que font ces gens ensemble alors qu'ils
s'insupportent? Et nous insupportent? La succession des scènes manque d'approfondissement,
l'énumération des problèmes de la jeune génération n'est pas étayée par un développement. Quelques
répliques concernant la bipolarité de Berlusconi et ses comportements de machiste infidèle actualisent ce vaudeville déconnecté.
La seule part valable du film se résume à 2 phrases : le fils exprime sa peine d'avoir attendu vainement son père et un autre fils dit à son
père qu'il est toujours vierge. Deux déclarations sans écho. C'est peu pour 107 minutes de film. Ah! Oui! Il y a un personnage
sympathique : un petit âne gris toujours calme.
Endre Hules a réalisé A halàlba tàncoltatott leàny-The maiden danced to death en exprimant un
grand amour de la danse folklorique hongroise. Il interprète Pista qui a quitté la Hongrie 20 ans plus
tôt, est devenu Steve Court, un producteur de spectacles et il revient dans son pays natal où il
retrouve son frère Gyula, directeur d'une troupe de danse en difficultés financières. Avec eux, Mari, danseuse, qui a épousé Gyula.
Leurs retrouvailles deviennent une danse filmée dans les rues, chaque déplacement est un pas de 3.
Le départ de Pistaa causé à sa famille une blessure toujours ouverte. Le père, encore fidèle au
communisme, a des opinions que partagent Gyula. Tous deux déplorent la fin du communisme qui
finançait les arts; les artistes sont devenus des indigents, des quêteux. (Ici aussi d'ailleurs, Denise
Filiatrault a déjà dit : «Être comédien, c'est une job de quêteux».)
Dans un enchaînement très artistique et varié, Pista regard l'assiette recollée dans sa cuisine
désertée. D'abord des voix du passé se font entendre puis l'image nous présente Lynn, l'épouse de
Pista, qui casse l'assiette. Défilent alors les moments de leur bonheur de couple, de leur joie en tant
que parents. Enfin, un travelling arrière sur le belvédère du Mont-Royal montre Pista qui regarde le dossier qui le concernait en Hongrie.
Pista va produire un spectacle The maiden danced to death pour permettre à la troupe de fonctionner
à nouveau et même de tourner internationalement. Se succèdent alors les exercices, les répétitions,
les essais de costumes, le travail pour la trame musicale, la création des décors. Et la danse. Endre
Hules rend un hommage à la danse et aux danseurs avec ce film.
L'alternance du scénario concernant les deux frères et leurs problèmes personnels et des séquences de danse rythme l'intérêt et rend
concrètes les étapes de production d'un grand spectacle. La danse de Mari dans un déferlement de gros plans et de plans rapprochés est
une forme de vénération de la danse. Aussi, la scène du miroir où la mère et la fille se voient simultanément est une belle trouvaille pour
exprimer leur ressemblance.
Endre Hules avec A halàlba tàncoltatott leàny-The maiden danced to death a transmué la captation de la danse en consécration. Une
première œuvre réussie.
EN SALLES
Excellent et décevant ont simultanément qualifiés des films sur les écrans cet été.
Dans les lignes précédentes j'appréciais un film consacré à la danse tout en développant des
dilemmes humains, un autre film se basant sur la danse ne fournit toutefois pas des résultats aussi
convaincants. Sur le rythme (Charles-Olivier Michaud, 2011) prouve l'incontestable talent et le
charisme assuré de Nico Archambault. Irrésistible acteur, beau danseur et efficace chorégraphe; il
mérite une grande carrière. Hélas, le scénario de la productrice Caroline Héroux ressasse des clichés
dans un déroulement simpliste et prévisible. Pourquoi s'adresser aux adolescents signifie-t-il les gaver
de mièvreries? On ne s'improvise pas Claire Wojas, à la fois scénariste et productrice, dont la
sensibilité nous avait permis d'apprécier un film inégalé par son originalité et ses détails percutants sur
le thème ingrat du vécu terne d'une femme pauvre et entre deux âges, L'homme de rêve (Robert
Ménard, 1991). Dommage que malgré les qualités indéniables de ses interprètes dévoués et de son
réalisateur consciencieux, le film ne puisse s'inscrire à la suite de Saturday Night Fever, Flashdance
et Dirty Dancing. Dans le film Sur le rythme, il a été difficile de faire du sens au lieu de faire de l'esbroufe.
La prémisse de Horrible bosses (Seth Gordon, 2011)
impressionne par sa pertinence : l'effet de la tyrannie des employeurs sur leurs souffre-douleur. Trois employés exaspérés
projettent de se débarrasser mutuellement de leur patron respectif. Bien sûr, ce contrat rappelle
Strangers on a train (Alfred Hitchcock, 1951). Dans un jeu de miroirs sur le cinéma, le film Herbie and
the Love Bug est aussi mentionné. Rapidement, il est évident qu'aucun des trois zigotos ne tuera
jamais qui que ce soit car, loin du drame hitchcockien, le film se déroule dans une efficace comédie. Le rythme soutenu captive l'attention.
L'hilarité est provoquée par les situations, les dialogues mais aussi par une simple image telle que la
photo du chauffard grimaçant de panique qui a brûlé un feu rouge. Colin Farrell étonne dans le rôle d'un
minable laideron. La critique de l'hypercriminalisation de la justice américaine s'exprime avec le
personnage de Dean MF Jones condamné à 10 ans de prison parce qu'il a piraté un blockbuster.
Hélas, la vulgarité régulièrement instillée n'ajoute rien à l'intrigue. De plus, puisqu'il y a une femme
parmi les patrons, il eut été intéressant d'inclure une femme parmi les employés. Le film n'a donc pas
réussi à renouveler le genre humoristique qui mise souvent sur des redites homophobes, racistes et misogynes.
Quand on a un scénario solide avec des aspects aussi réalistes que farfelus, une interprétation
convaincue avec des candeurs naïves et des perversités retorses, une réalisation alerte qui laisse la
part aux acteurs complices, on peut aboutir un bon film qui, malgré de déplorables défauts, dont le manque de figures féminines positives
déterminantes, porte à réfléchir autant qu'à s'esclaffer.
EN PREMIÈRE
Le Cinéma du Parc à Montréal souligne le passage du Dalaï Lama par la présentation
du documentaire Tibet : terre des braves de Geneviève Brault avec la participation de
Gyamtso Sotse et Marijo Demers, un couple canado-tibétain dont le 2e enfant va naître dans les montagnes enneigées du Tibet.
Les nomades tibétains sont menacés par les politiques de sédentarisation des
autorités chinoises. Leur mode de vie ancestral a été capté par la réalisatrice qui
sera présente lors des projections les 9-10 et 11 septembre 2011. Le 9 septembre se
tiendra le vernissage des photos de Gyamtso Sotse qui seront exposées tout le mois
de septembre. Toujours le 9 septembre, le professeur de musique et de chants
tibétains traditionnels Phurbu Tsering Risnewa offrira une prestation musicale.
De quoi s'imprégner de cette culture issue des contrées himalayennes!
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