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Tous ces êtres sont incapables de sincérité. Lorsque Juliette croit qu'elle va se rapprocher de
son mari Vincent, elle revêt un accoutrement de call-girl et Ludo n'est présenté, devant ses copains, que déguisé en travesti crevant avec une brosse à
cheveux un condom gonflé d'eau. Ce recours au costume représente leur difficulté à être vrais à laquelle s'ajoute leur impossibilité à parler avec
franchise. Lorsque Éric va enfin dire que Léa l'a quitté, il crie à l'intérieur de la maison alors que les autres sont à l'extérieur; il ne peut
supporter d'être vu autrement que dans une représentation dissimulatrice. Le verbiage factice compense l'impuissance langagière.
Au téléphone,
Marie déclare à Ludo, qui ne peut l'entendre (encore un échec de communication authentique), qu'il est une bonne personne; comment la croire? Aucune
scène ne peut favoriser chez le public une telle considération du personnage car rien ne donne accès à qui il est véritablement. Sa seule réplique
avant son accident, scène qui se déroule pendant le générique avec une musique tonitruante, consiste en une phrase adressée à une femme qu'il croise
dans une disco : «Je t'ai déjà *** toi?».
Il faut souligner l'interprétation méritoire et convaincue de François Cluzet, qui incarne un
hyperactif obsédé par les fouines dans les murs de sa maison, et de Marion Cotillard, dans le rôle d'une roche pleureuse.
Sans contrepoids ni
aucune nuance, par des excès et des caricatures, en faisant le portrait à larges traits accentués de partenaires jetés et de conjoints cocufiés,
Guillaume Canet a réussi son but avoué : faire un film sur le mensonge.
Après avoir attisé la compassion envers les vacanciers qui ratent
leur vie, le cinéma présente, dans des lieux et des temps éloignés, deux femmes, Jane et Anna, l'une anglaise du 19e siècle, l'autre française
d'aujourd'hui, qui modulent leur dévouement et leur conviction en associant passion et réflexion.
Dans son essai Le temps en ruines, Marc Augé
écrivait : «Les ruines sont en train de disparaître en tant que réalité et comme concept. L'histoire à venir ne produira plus de ruines. Elle n'en
a plus le temps». Ce triste constat s'ajoute à la nostalgie des œuvres des sœurs Brontë; il précise une partie de leur unicité et il relève leur audace
par rapport à la littérature victorienne et relativement à l'idéologie actuelle. Il ne peut y avoir de contextes brontëens sans ruines, sans fantôme,
annoncé ou revenant, sans solitude, et même isolement, sans adversité, larvée ou immédiate, sans obédience, forcée puis terminée, sans passion,
réprimée ou ravageuse.
Trois sœurs, dans l'émulation de leur éducation, avec un père veuf encourageant leur instruction, et dans l'austérité de
leur demeure parmi les landes venteuses, ont laissé une œuvre originale et inégalée. Érudites, Charlotte, Emily et Anne ont écrit et publié des romans
qui ont redéfini l'intrigue littéraire en y développant l'aspect psychologique des personnages féminins d'un point de vue intellectuel et sentimental.
Elles ont su transmettre leur observation de l'ampleur de l'émoi dans sa manifestation la plus ténue.
Leurs œuvres ont engendré de nombreuses adaptations pour le cinéma, la télévision et la scène. Ainsi
, le roman fortement autobiographique Jane Eyre (1847) de Charlotte Brontë est devenu un film dès
1915 dans une réalisation de Travers Vale. Bien que connue, la version de Franco Zeffirelli en 1996
recèle des trahisons de l'œuvre : ses décors ressemblant à la visite virtuelle d'un condo divergent de
l'ambiance du roman et William Hurt dans le rôle de Rochester ne peut évoquer le charme ténébreux
du personnage. Le défi était difficile à relever depuis l'adaptation cinématographique de Robert
Stevenson en 1944 avec Orson Welles et une sage Joan Fontaine et la version télévisuelle de Julian
Amyes en 1983 avec Timothy Dalton et une fascinante Zelah Clarke. Ces deux versions respectaient
le contexte purement romantique c'est-à-dire une exaltation des sentiments, une allégorie de la nature
et une influence du fantastique ; l'amour est souffrant, la nature, sauvage et la demeure, sombre.
Jane Eyre, orpheline spoliée par une tante, est maltraitée ainsi que toutes les autres enfants d'une
institution d'où elle ne sort que pour devenir la préceptrice d'une autre orpheline, Adèle, la mignonne
pupille du riche Monsieur Rochester. Jane et Rochester s'aiment éperdument mais leur amour est
contrarié. Elle s'enfuit et vit avec des cousines orphelines et un cousin pasteur St-John-Rivers jusqu'à
ce que la voix de Rochester (métaphore fantastique) la rappelle à lui. Le roman aboutit à une fin heureuse après de longs et tortueux obstacles.
Le réalisateur américain Cary Fukunaga vient de présenter avec BBC Films une adaptation irréprochable en accord avec les composantes
du roman. Procédant avec quelques flashback, il réussit à recréer l'atmosphère émotive de l'environnement que Charlotte Brontë avait
développée. Certaines scènes relèvent de l'organisation picturale dont celle où Jane marche isolée dans la nature alors que la caméra fait
un zoom out pour exprimer sa solitude tourmentée.
Les romans des sœurs Brontë étaient audacieux par l'emprise influente des sentiments et la force féministe des femmes. Dès le début de
leurs conversations Edward Rochester demande à Jane si elle le trouve beau, son opinion compte pour lui, tout de suite, il s'intéresse à
elle, la privilégie. Dégourdie, elle l'aide lorsqu'il est blessé puis le sauve des flammes. Elle discute avec lui lors d'une scène filmée en
ombre chinoise. Donc, Jane est intelligente, intègre, déterminée, autonome et aimée pour toutes ses qualités de cœur et d'esprit. Son
apparence sévère ne rebute pas le mystérieux et puissant Rochester qui sait l'apprécier et qui exprime avoir besoin d'elle.
Fukanaga a fignolé une œuvre magistrale dans une attention à chaque geste et un rendu des conversations si importantes pour ces gens
cultivés. Avant le mariage, le soleil filtre à travers un arbre rose. Puis, comme était tombée la robe de Jane à l'orphelinat, tombe sa robe de
mariée, symbole de changements dans sa vie. La captation du frimas sur l'herbe témoigne aussi de l'atmosphère romantique. Même
l'affiche, aussi sobre qu'édifiante, exprime le caractère fort de Jane et le désir sexuel que Rochester l'amène à ressentir.
Mia Wasikowska incarne Jane à la perfection et Moira Buffini a signé une belle adaptation.
Jane Eyre de Cary Fukunaga est un film superbe par sa fidélité au roman et la minutie esthétique de sa réalisation.
Des faits quotidiens peuvent rester un accablement réitéré ou devenir des moments de grâce. Laver une
personne âgée peut s'avérer une tâche exécutée avec cruauté ou constituer des scènes de films chargées de
significations. Dans Mademoiselle Chambon (Stéphane Brizé, 2009) le fils lave les pieds du père, il prend
soin de lui. La scène est répétée pour exprimer la constance de l'attention accordée, la patience du fils, la
confiance du père. Dans Versailles (Pierre Schoeller, 2008), la préposée lave les seins de la résidente du
centre pour les aînées. La scène, unique, révèle le parcours de Nina, la mère célibataire sans ressource qui a
maintenant un emploi; lorsque la dame se penche pour lui chuchoter : «Vous êtes gentille» il devient évident
que la jeune femme rejetée est désormais appréciée. Dans Les toits de Paris (Hiner Saleem, 2007), Marcel,
lui, est oublié de son fils, mais, une amie, Thérèse, qui n'est guère plus jeune que lui, s'occupe de lui assurer
la dignité que confère la propreté; lorsqu'elle frotte sous son ventre, Marcel rigole. Dans Un poison violent
(Katelle Quillévéré, 2010) Anna, 14 ans, répond à la demande de son grand-père, Jean, et lave ses pieds.
Lorsqu'il a une évidente réaction d'excitation, il ouvre les bras en proclamant : «Je me sens beau».
La jeune réalisatrice Katelle Quillévéré s'est intéressée aux millénaires dilemmes, antagonismes, paradoxes,
qu'ont représentés la chair et l'esprit. Avec sa co-scénariste, Mariette Désert, elle propose une conciliation de la ferveur religieuse et du
plaisir sexuel.
Anna fera sa confirmation dans une semaine à l'Église St-Louis. Pour les vacances, elle vit avec son grand-père et sa mère, Jeanne, qui
souffre du départ de son mari et demande conseil au Père François. Pierre, jeune enfant de chœur, invite Anna sur sa mobylette rouge…
Katelle Quillévéré a abordé avec délicatesse des considérations qui d'emblée suscitent des réactions marquées et elle a développé avec
justesse les implications et les enjeux des pulsions et besoins, qui de l'adolescence à la vieillesse, préoccupent les humains.
Tous les êtres dans Un poison violent ressentent des désirs sexuels, tout en ayant des aspirations spirituelles. L'originalité des propos du
film réside dans cette conciliation de tendances toujours présentées en opposition, en affrontement.
La vie suit son cours, la pluie glacée tombe sur une statue, Jean écoute ses vieux disques, Jeanne pleure, le Père François pleure, Anna
et Pierre s'embrassent, se touchent… Les évidences côtoient les suggestions. Plusieurs scènes musicales accompagnent l'émotivité des
êtres et le passage des jours.
À la différence de Léon Morin, prêtre (Jean-Pierre Melville, 1961) où l'attirance sexuelle et l'amour humain deviennent des torts punis par le
prêtre, les confidences de Jeanne sont reçues par le Père François sans être sanctionnés. Même s'ils ne s'uniront pas physiquement et
que Jeanne finira par admettre «J'aimerais bien ne plus me réveiller», François a, pour elle, des paroles de compréhension et de réconfort :
«Vous ne croyez pas en votre avenir. Vous croyez que quelque chose se termine. La souffrance est humaine. Il faut la voir comme une
preuve d'humanité. Dieu veut que nous ayons pitié de nous-mêmes. [Donc aussi des autres] »
Constamment, le discours religieux et le parcours sexuel s'accompagnent en parallèle jusqu'à ce qu'Anna retrouve Pierre et que le plan
final de son visage épanoui et souriant exprime la sérénité de l'amour assumé dans toutes ses dimensions.
Avec Un poison violent, Katelle Quillévéré assure une prise de position forte et nuancée, tributaire de connaissances et de réflexions
assumées. Chaque point de vue est respecté dans un déroulement élaboré avec des touches fines et artistiques. Elle a circonscrit un sujet
rarement aussi bien traité.
EN FAMILLE
Les films Disneynature ont toujours assuré une qualité d'images que confirment les minutieux gros
plans et les éloquents panoramiques de Félins d'Afrique. La particularité de cette récente production
réside aussi dans le récit qui favorise un attachement aux animaux; ceux-ci deviennent des
personnages dans une histoire avec des péripéties. La présentation transforme donc les faits en dilemmes pour la survie.
Cette co-réalisation de Keith Scholey et Alastair Fothergill, a montré la réserve nationale Maasai
Mara qui est divisée par une rivière au sud de laquelle vivent 6 lionnes et leurs lionceaux dont Leila
avec sa petite lionne Mara auprès de Fang, le chef, alors que Kali et ses 4 fils contrôlent le territoire
au nord. Sita et ses 5 petits guépards côtoient Kali.
Les lions dépendent les uns des autres pour leur bien-être et leur protection. Sita, elle, est seule pour
assurer sa survie et celle de ses petits. Le guépard ne vit pas en clan et mise sur sa vitesse pour
chasser, fuir ou leurrer; par contre, son manque d'endurance limite sa course à 30 secondes avant
l'exténuement. La guéparde est indispensable à ses petits alors que pour les lionceaux, rien n'est plus précieux que l'appartenance au clan.
Lors des scènes de course, de chasse, les impressionnants gros plans permettent d'apprécier le
travail musculaire des félins en montrant jusqu'à la peau qui se tend sur les os. À la caméra, Sophie
Darlington, Owen Newman et Simon King ont su anticiper parfois les déplacements des bêtes afin de
capter les mouvements subits et les réactions élaborées. Le récit va au-delà d'une simple description, la sentimentalité et l'humour
s'ajoutent à la beauté des images. Plusieurs autres animaux interviennent avec leurs caractéristiques relevés de façon amusante par la
narration et la sélection des images : zèbres, gazelles, aigrettes, hyènes, traversent les temps d'apprentissage ou de souffrance. Les
plans raccords des ciels ennuagés et teintés ponctuent les épisodes avec une touche artistique inspirant la contemplation méditative.
Même les images nocturnes sont belles pour nous faire découvrir la plaine du Kenya. La musique appuie, dynamise ou dramatise les
scènes dans un véritable accompagnement.
Dans ces confins où longue sécheresse et pluie glacée se succèdent, les mamans sont bien braves et leurs petits particulièrement
craquants, leurs feulements ne faisant qu'amplifier la tendresse qu'ils inspirent. À la fin du film, malgré tous les dangers, grâce à son
courage maternel, Sita a élevé 3 magnifiques guépards. Mara, devenue une lionne adulte, et les petits de Sita, maintenant autonomes,
témoignent de la force de l'amour maternel.
La narration en français est due à Grégory Charles. Un des grands intérêts de ce générique réside dans cet humour qui fait le lien entre
l'aspect technique du tournage et les animaux qui ont été filmés : la tortue léopard que les lions retournaient est présentée comme une
apprentie cascadeuse, l'outarde de Kori est styliste, le crocodile assume le service de traiteur, le phacochère s'avère le responsable du
maquillage, la girafe, la préposée à la grue, l'hippopotame est responsable de la photographie sous-marine et l'aigle ravisseur, de la
photographie aérienne.
Les images aussi majestueuses que détaillées des Félins d'Afrique de Disneynature témoignent de l'importance de protéger notre planète
dont la Savane et ses animaux en péril. Portrait émouvant et somptueux d'une des dernières terres sauvages.
EN SOUVENIR
Cinéaste, écrivain, académicien, Marcel Pagnol a révélé la Provence et les marseillais dans des œuvres qui ne cessent de traverser le
temps. Encore, un de ses films La fille du puisatier (Marcel Pagnol, 1940) qui permettait à Fernandel d'interpréter ainsi que dans Angèle
(Marcel Pagnol, 1934) un personnage attachant et dramatique, un homme compréhensif et aidant, vient d'être repris; l'acteur Daniel Auteuil
a réalisé cette nouvelle version dont on attend la sortie au Québec. En effet, si nous avons vu Jane Eyre (Cary Fukunaga, 2010) avant sa
sortie en France prévue pour septembre 2011, la date de projection du film d'Auteuil n'est toujours pas annoncée pour ici.
Marcel Pagnol avait narré ses souvenirs dans une suite de quatre livres dont le premier La Gloire de
mon père a été adapté par Yves Robert en 1990. Joseph, le père de Marcel, est instituteur public, c'est
dans sa classe que l'enfant apprend à lire dès son plus jeune âge; sa passion des mots sera
inextinguible. Marcel vénère son père : «J'admirais la toute puissance paternelle». Lors des premières
vacances dans la garigue, «mon père préparait l'ouverture de la chasse avec une application si
minutieuse et si humble que pour la première fois de ma vie, je doutais de sa toute puissance». Aussi
Marcel suit-il secrètement ce père impressionnant, véritable puits de connaissances, dans une situation
nouvelle pour lui. Joseph avance et tire en vain jusqu'à ce qu'il fasse un doublé; il tire deux bartavelles,
des perdrix des roches au cri grinçant. Marcel retrouve les oiseaux qu'il brandit fièrement : «Et dans
mes petits poings sanglants d'où pendaient quatre ailes dorées, je haussais vers le ciel la gloire de mon père dans le soleil couchant».
La saison s'achève «et l'été déjà mort n'avait pas une ride», il faut quitter l'endroit merveilleux qui restera
l'inspiration de Pagnol. «De douces gouttes de pluie pleuraient pour moi sur mon visage» pense-t-il en
saluant Lili des Bellons le compagnon qui l'a initié à la vie extraordinaire dans les rochers des collines,
dont une grotte abrite un grand duc, qui l'a amené contempler les orages, qui lui a fait découvrir la végétation et ses bêtes spécifiques.
Alors, le curé du village offre à Joseph, l'anticlérical absolu, une photographie en trois tirages représentant Marcel près de son père qui
arbore le résultat de sa chasse. Pour mieux souhaiter une belle et agréable Fête des Pères à tous les papas, géniteurs ou d'adoption, que
nous adorons toujours même après avoir grandis, rappelons la déclaration de Marcel constatant chez son père une fierté triomphante qui
l'amène à montrer autour de lui l'éloquente photographie : «J'avais surpris mon cher surhomme en flagrant délit d'humanité. Je sentis que
je l'en aimais davantage».
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