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«La réalité est très multiple, me dit-il, c'est complexe comment on choisit de représenter les choses.» Je
demande à Emmanuel Mouret, scénariste, réalisateur et acteur de Fais-moi plaisir, s'il a planifié l'équilibre de
l'alternance de gags visuels et de dialogues à la syntaxe élaborée. «J'y étais sensible, l'enjeu c'était de
joindre ces deux aspects de la comédie. C'était un peu risqué mais je savais que j'allais jouer sur ces deux
registres.» Avec ses répliques en circonvolutions, il s'inscrit dans la lignée de Rohmer, avec ses cocasseries
, il succède à de Funès et à Pierre Richard. Il ajoute une critique de la technologie déshumanisante
(l'ascenseur parlant) et une satyre de l'art moderne dont les exagérations commerciales ont été dénoncées dans l'intelligent documentaire The great contemporary art bubble (Ben Lewis, 2009). Mouret et sa fable sur
le couple prouvent que l'humour peut se pratiquer avec des phrases complètes, sans vulgarité et il démontre
que tel est pris qui croyait prendre…par le désir.
Mademoiselle Chambon de Stéphane Brizé réunit Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon en
leur offrant des rôles qu'ils interprètent avec justesse entre la pudeur et l'émotion. Jean est
marié, Véronique est célibataire. La scène de leur premier baiser est intense de douceur,
presqu'insoutenable de vérité rare. «Il faut avoir beaucoup pleuré pour être capable de
filmer ces silences-là. Je suis avec les acteurs, il n'y a que nous pour faire des moments
de vérité. Une vérité qui percute» disait Stéphane Brizé à qui j'ai demandé comment s'était élaborée l'écriture avec Florence
Vignon, sa co-scénariste. «Florence m'a appris à écrire. Grâce à elle, je me suis rapproché de ma vérité intérieure qui est
plus silencieuse. Elle m'avait fait découvrir le roman d'Éric Holder il y a 10 ans. Pour le tourner, je savais qu'il fallait
s'autoriser des silences, la force émotionnelle, je n'aurais pas osé alors, je n'avais pas assez vécu. La vie s'est chargée de
me rendre capable. Le livre et le film n'ont plus rien à voir. En même temps, le livre et le film sont proches. Éric Holder m'a
écrit:«Plus qu'une adaptation, ce film est le prolongement d'une émotion que je tentais de transmettre». Pour les deux
acteurs, les rôles dépassent les personnages habituels et la mise en scène les oblige à une tension taciturne et puissante. Le registre de
Lindon acquiert une connotation romantique et Kiberlain trouve une occasion de révéler un talent à fleur de peau dans une douceur inusitée.
Lindon a accepté le rôle en 24 heures mais lorsque Brizé lui a proposé Kiberlain pour partenaire il a d'abord refusé car c'était trop pour lui le fait
de jouer avec la femme qui fut sa compagne pendant 10 ans et avec laquelle il a eu un enfant. Puis il a contacté le réalisateur en lui disant: «Je
ne peux imaginer que Sandrine passe à coté d'un si beau rôle à cause de moi». Les scènes où Jean lave les pieds de son père dont il a repris
le métier de maçon, la séquence avec les enfants de la classe de Mademoiselle Chambon alors que chacune de leurs questions est filmée, la
visite pour les arrangements pré-funéraires, le magasinage de la chambre du futur bébé, la mise en scène patiente, l'interprétation minutieuse,
tout concourt à la beauté émouvante, la simplicité éloquente, la tendresse pure, la tristesse latente et surtout à l'impact foudroyant de la
douceur de ce film exceptionnel.
EN ANALYSE
Dès le début du film J'ai toujours rêvé d'être un gangster de Samuel Benchetrit, le choc du pseudo-voleur cagoulé qui se heurte à un poteau
annonce les échecs de ces bandits qui refusent la violence, aiment les animaux et ont des conversations axées sur la psychologie. Benchetrit
glisse une séquence imitant le cinéma muet avec intertitres dans ses références au film noir. Après une succession de photos de Marylin,
Bogart, Belmondo et Jean-Louis Trintignant (dont il a épousé la fille, la talentueuse Marie, décédée violemment) il filme lyriquement l'essuyage
d'un comptoir de cafétéria, point de ralliement de tous ses personnages en mal de réussite patibulaire. Sa narration s'appuie sur de fréquents
flash-back, un retour à la séquence initiale, une absence de conclusions événementielles. Après une critique de la technologie (robinet, sèche
-mains), de l'urbanisation (Jean déclare: «Ça fait 25 ans que j'ai pas vu de campagne») Benchetrit rappelle Modern Times (Charlie Chaplin, 1936
) avec le couple filmé de dos sur la route quand le diaphragme se referme.
Les usines crachent leur fumée, la baignade est interdite, les animaux meurent, les fleurs sont vaporisées de parfum, les petits commerces
ferment, les usines sont délocalisées et Naterris est condamnée grâce à la solidarité des plaignants. Dans La très très grande entreprise de
Pierre Jolivet, quatre idéalistes «des justiciers, des vrais, des purs» se rendent à Paris pour trouver des preuves permettant de faire appel et
d'augmenter la mince indemnisation que le juge a daigné leur accorder. Les dirigeants des entreprises polluantes «ont beau avoir des costumes
3 pièces, c'est des tueurs». Marie Gillain, aux cheveux mal teints (détail éloquent de sa misère), remarqueironiquement: «Quand les hommes
nous donnent des ordres, c'est toujours pour notre bien». Malgré les preuves finalement obtenues et qui s'ajoutent aux rapports d'expertises, de
contre-expertises, les avocats surpayés font traîner la justice jusqu'à ce que mort s'en suive. Les pires catastrophes écologiques viennent de la
collusion économie et politique mais peu d'œuvres cinématographiques en font leur sujet. Les constats de Jolivet relèvent d'une acuité que des
documentalistes n'osent ou ne peuvent étaler.
Coco avant Chanel (Anne Fontaine, 2009), interrompait la récapitulation des étapes de la vie de la grande couturière au moment où elle affirmait
son talent. Coco Chanel et Igor Stravinsky de Jan Kounen nous la montre avec sa richesse extrême, sa personnalité intransigeante, sa cruauté
redoutable alors qu'elle accueille Stravinsky, son épouse et copiste Katia, leurs quatre enfants dans sa maison de campagne pour que le
compositeur puisse se consacrer à sa création musicale Le sacre du printemps. Les sinuosités kaléidoscopiques du générique, le style
longiligne de Coco, l'ordre méthodique d'Igor, le luxe des costumes et des décors concourent à une esthétique qui rappelle celle du film The
Great Gatsby (Jack Clayton, 1974). Les plongés de la caméra (scène de la chambre de deuil, scène du lit aux draps blancs et noirs), la série
de gros plans: Coco dénudée, Katia dans la balançoire, Igor s'enfonçant dans son bain, les différentes scènes de la lecture de la lettre de Katia
par elle-même et par Coco, la scène des retrouvailles allégoriques après le générique affirment la force symbolique de la réalisation de Kounen.
C'est beaucoup pour une histoire plus circonstancielle qu'amoureuse entre une femme irascible et un homme pleutre. À retenir, les très belles
captations du ballet de Nijinsky en ouverture.
«Sois sage» l'impératif assassin de l'adulte abuseur à l'enfant fragile. Sois sage, scénario et 1e réalisation de Juliette Garcias, un film sensible
et poétique sur les conséquences de la souffrance; on n'a pas mal sans répercussion. Une jeune fille pleure dans la forêt près d'un château.
Quatre mains cessent de jouer du piano, la caméra fixe reste sur le clavier pendant qu'on entend les ordres du père à sa fille. «Tu disais que ça
me rendrait forte pour plus tard.» rétorquera-t-elle ensuite. Elle apparaît en reflet dans la vitre d'auto alors qu'il la regarde «Regarde comme je te
regarde». Peu de dialogues, que l'essentiel, pour transmettre que le drame qui se prépare a eu lieu. Pour Juliette Garcias, l'inceste est une
preuve de désamour qui laisse la victime dans l'impuissance et dans l'incompréhension. Un film d'images cadrées très serrées pour bien se
concentrer sur le regard mouillé. Un rythme lent dans un besoin d'absolu. Une silhouette en contre-jour qui s'éclaircit. Le pire, c'est ce qui reste,
l'être en charpie, désaxé, la jeune fille obsédée, inapte à vivre. Comment survivre à un 1er amour? L'écrivaine Colette ne déclarait-elle pas: «Il n'y
a que celui-là dont on meurt?»
Sylvie Verheyde a misé sur les gros plans du visage de Léora Barbara interprétant le rôle-titre de son
œuvre autobiographie Stella. La fillette de 12 ans vit dans le café tenu par sa mère Rosy et son père
Serge. Elle y aime Alain Bernard (Guillaume Depardieu), y est abusée par Bubu, un client, y apprend à
tirer de la carabine et y lit Balzac. Elle a été acceptée dans un lycée de riches; c'est sa chance, elle
en est consciente et admet «J'ai pas les connaissances qu'il faut», elle tentera donc de les acquérir.
La très belle scène de la course après l'achat de son 1er livre Les enfants terribles de Cocteau
exprime avec lyrisme son enthousiasme à s'instruire. Quand elle lit Un barrage contre le Pacifique de
Marguerite Duras, elle pleure en considérant que l'auteure «Elle parle à ma place. Je ne peux plus
m'arrêter de lire». Elle adore son père (interprété par le chanteur Benjamin Biolay, nominé pour le
César du meilleur acteur dans un second rôle) elle se couche sur le tapis pour dormir près de lui et
prend son arme pour chasser Yvon l'amant de sa mère. Entre ses idoles Sheila et Alain Delon, avec
ses amies Gladys et Geneviève, du café au lycée, elle garde une volonté d'apprendre, de vivre, tout en
confiant: «J'ai peur de tout. De tout, tout le temps». Chef d'œuvre de sensibilité.
Le matin, après 2 verres de vin blanc, chancelant, somnolant, Hervé Chabalier arrive pour un luxueux
séjour de 5 semaines en désintoxication où tous se tutoient. Le dernier pour la route est l'adaptation
d'un récit autobiographique. Dans toute sa beauté et son élégance, François Cluzet incarne la
déchéance du correspondant de guerre qui parlait de justice et de paix mais n'était pas là pour aider
son fils à améliorer ses revers au tennis. Quelques flash-back, un film d'archives, un monologue de
souvenir, des dialogues de réflexions à travers des données scientifiques et des possibilités d'espoir.
Hervé, qui carburait à son métier de directeur d'agence de presse, déclare: «Je ne buvais plus pour être bien mais pour ne plus être mal».
Gérard Lanvin incarne Frank, reporter kamikaze à la radio qui doit aboutir en Jordanie avec Poussin, un technicien qui jette les billets d'avion à
la poubelle. Dans Envoyés très spéciaux, le duo simule donc des reportages dans un sous-sol. Rapidement, le gouffre s'approfondit à mesure
que l'invention s'amplifie. Réalisée par Frédéric Auburtin, qui avait donné à Gérard Depardieu un de ses plus beaux rôles dans Un pont entre
deux rives (1998), la comédie efficace dans un rythme soutenu, où les faux otages deviennent de vrais détenus, supporte la satyre du délire
médiatique et de la manipulation des consciences. Lanvin interprète aussi Alex, des services secrets français, dans le drame d'espionnage Secret Défense . Le réalisateur et scénariste Philippe Haïm a su éviter le piège du déferlement de cascades pour miser sur l'intrigue révélant
l'absence de scrupules et l'énormité de la manipulation. Contrastant avec la méchanceté de chacun des protagonistes des clans opposés, les
français et les arabes, la naïveté de Diane (Vahina Giocante) et de Pierre (Nicolas Duvauchelle) les mènera à leur perte. À remarquer: la scène
du changement d'apparence de Diane dans le métro et le générique en mosaïque de Batmanu.
D'autres parts, l'événement Prends ça court a célébré son 10e anniversaire avec la projection de 9 courts métrages précédés de la bande
annonce de Nicolas Roy qui a excellé dans le revirement de situation extrême. Il a aussi réalisé Jour sans joie avec une grande acuité pour les
dialogues du trajet ahurissant de François, le salaud qui pleure en cachette. Nicolas Bolduc a pris des années avant de réaliser l'autoproduction
de l'enthousiasmant King Chicken dans lequel il démontre l'effet tonique de sa maîtrise de la bande sonore, la mise en scène, les accessoires
et la direction d'acteurs. Dans la magnifique scène finale, le sourire de Fanny Mallette illumine cette comédie tendre sur le désir d'amour. Dans
la tristesse implacable de Danse macabre de Pedro Pires, AnneBruce Falconer, avec la larme de la morte, la position fœtale et les
mouvements qui semblent involontaires, exprime les violences faites au corps d'une femme suicidée. Transmettant le trouble bouleversant de la
rupture et le besoin de stabilité dans Les mots Ivan Grbovic alterne les gros plans rapides au magasin et le plan fixe avec François et la statue.
Habile dans la représentation métaphorique, il achève avec l'emblématique chemin à continuer grâce à l'amour toujours possible. Dans Léger
problème Hélène Florent communique, à travers le dénouement d'une situation farfelue, un sens profond et rassurant; elle a su faire rire et faire
ressentir. Dans La vie commence, Émile Proulx-Cloutier établie une tension psychologique et dramatique à travers la difficile thématique de la
dichotomie vie/mort. Dans un dosage d'autant plus efficace que les repères sont ténus, il joue avec les possibilités des circonstances pour
mieux déconcerter, stupéfier, émouvoir. Avec la réplique: «Soyez pas triste, ça sert à rien» il démolit une structure de pistes supposées pour
établir l'autre aboutissement de la série de gestes précis cadrés avec minutie. Sa manipulation de la charge significative foudroie et terrorise en
charriant l'ampleur d'une tragédie. Il nous prouve qu'on ne traite pas banalement et impunément de suicide en nous assénant l'éblouissante
révélation de l'amour qui sauve la vie. Dans Le technicien, Simon-Olivier Fecteau répare la misère du monde. Du conflit centenaire des rebelles
sudistes à l'enfant disparue retrouvée en forêt en passant par le remède qui guérit le cancer, il actualise le rêve d'un monde meilleur. Il provoque
l'étonnement, dessine le sourire, conforte l'espoir à travers son constat de la réalité internationale trop souvent banalisée. Prends ça court
contribue à ce que nos écrans resplendissent d'un cinéma de qualité.
EN SALLES
Avec un sens de l'anecdote pittoresque, Mira Nair a réalisé Amelia, qu'incarne avec le talent qui a fait sa renommée, la doublement oscarisée
Hilary Swank. Femme inspirante par son courage, son féminisme, sa détermination, la pilote Amelia Earhart a rencontré Eleanor Roosevelt, l'a
fait piloter la nuit, a écrit plusieurs carnets, fut la première femme à traverser seule l'Atlantique et le Pacifique, a réuni un groupe de 99 aviatrices
et a déclaré: «I want to be a vagabond of the air». Une personnalité aussi extraordinaire aurait mérité une évocation plus audacieuse mettant en
évidence l'idéologie de l'époque et les caractéristiques de ses exploits.
EN SOUVENIR
«Les jambes de femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens lui donnant son équilibre et son harmonie.» Le
personnage Antoine Doinel (interprété par Jean-Pierre Léaud dans 5 films) est souvent considéré comme l'alter ego du grand réalisateur
François Truffaut (1932-1984). C'est oublier Bertrand (Charles Denner) le monsieur de la citation précédente dans L'homme qui aimait les femmes (1977) inspiré de Fergus (Charles Denner) qui enregistre le bruit des bas de soie d'une amie qui croise les jambes dans La mariée était
en noir (1968) et Julien (Jean-Louis Trintignant) qui, confiné à la cave de son agence immobilière, occupe son temps à regarder les jambes des
femmes passant devant le soupirail dans le dernier film de Truffaut Vivement dimanche (1983). Et bien sûr, Lucas, lui aussi caché dans une
cave, celle de son théâtre pendant la 2e guerre, dans Le dernier métro (1980) qui dit à Marion (Catherine Deneuve) au bas d'un escalier qu'ils
vont monter: «Tu crois que je te fais passer devant moi par politesse? Eh bien pas du tout: c'est pour regarder tes jambes».
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