|
Silence,
on tourne! C'est un autre après-midi torride du mois
d'août. On parle souvent de « l'effet de serre »
mais qui aurait cru une canicule pareille à St-Miclet :
35o C à l'ombre. Ce devait être insoutenable à la grande ville. Même ici, à la campagne, le vent chaud qu'on voit courrir dans les champs de blé, brûlés par le soleil, n'arrive pas à vous rafraîchir. Les vêtements collent à la peau et on a beau distribuer les colas et la slush, rien n'y fait.
—
Tout le monde en place! claironne la voix du metteur en
scène dans son gros cornet. Allez, allez,
dépêchez-vous, les enfants, il faut reprendre la scène
une autre fois. Vite!
Et si vous faites comme il faut, vous pourrez bientôt tous rentrer chez vous. Michel! Combien de fois t'ais-je dit de ne pas t'éloigner! Va prendre ta place avec les autres. Tout de suite!
Ils
sont environ une centaine d'enfants, venus d'un peu
tous les villages des environs, qui participent au
tournage d'une publicité pour les restaurants
MacDorlot. Michel, neuf ans, c'est le fils du
metteur en scène qui habite ici-même à St-Miclet.
La canicule l'accable lui aussi. Et de se faire réprimander devant tout le monde lui a enlevé toute envie de participer à ce cirque qu'il répète pour la nième fois en cet en après-midi torride.
Ce
petit village pittoresque, peuplé en grande partie de
fermiers, est le site idéal pour une telle publicité,
avec son décor champêtre, les vaches qui paissent dans
les paturages et son soleil radieux.
On se croirait au pays du Magicien d'Oz. Et le restaurant MacDorlot, sis à l'entrée du village, trône en roi et maître sur la campagne environnante.
Ce
qui est moins féérique, c'est cette fameuse grosse
bâtisse de béton gris, à une distance d'un champ de
base-ball à l'arrière du restaurant. La rumeur
veut qu'on s'en serve comme entrepôt de déchets
chimiques ; « nucléaires » disent les grandes
personnes.
Cet édifice a bien mauvaise réputation et comme tout le monde sait, il est strictement défendu aux enfants de s'en approcher. De toute manière, l'énorme bâtiment, haut d'environ cinq étages, n'a pas de fenêtres et décourage les curieux.
Michel
se joint au groupe d'enfants sur l'herbe puis demeure
en attente, comme eux. Au signal donné («
Caméras, prise 25! »), tous se mettent à gambader
joyeusement sur le petit sentier qui aboutit au
restaurant, à quelques mètres devant. Sur fond
musical, la caméra survole le groupe d'enfants
sautillants. Puis l'objectif les devance et le
zoom de la caméra s'arrête en gros plan sur « MacDorlot
», campé en lettres rouges à l'entrée.
Les enfants rieurs atteignent sur le seuil de la porte et entrent en se bousculant.
— Coupez!
Zut!
Combien de fois vont-il répéter la scène aujourd'hui? Michel ne saurait dire. Ce qu'il sait, c'est qu'il a chaud et que peu importe l'humeur de son père, il s'esquivera et ira faire un tour à la bâtisse de béton, tout là-bas dans le grand champ, où il est sûr que personne ne l'embêtera. Un enfant de plus ou de moins, se dit-il, personne ne s'en apercevra...
Tandis
que tous sortent du restaurant pour la reprise, Michel
court se cacher aux toilettes.
Après quelques minutes, lorsqu'il juge que tout le monde est sorti, il se faufile en douce par la porte arrière et déguerpit dans le grand champ, tout droit en direction de la bâtisse. Il court comme s'il était poursuivi par des guêpes, se retournant de temps à autre pour s'assurer qu'on ne le suit pas. Habillé en short et en t-shirt,
il sent le foin lui piquer les jambes et les bras mais
il poursuit sa course. Au fur et à mesure qu'il
s'éloigne, la rumeur du plateau s'estompe.
Lorsqu'à
bout de souffle il atteint enfin la bâtisse, il va se
cacher à l'arrière, du côté de l'ombre.
Soulagé, enfin seul et à l'abri des regards, il peut fureter à sa guise et examiner de plus près cette construction qui, somme toute, n'a pas l'air plus malsaine qu'une autre. Il va même jusqu'à toucher le mur du doigt et sent la fraîcheur du béton comme une invitation à s'y accoter. La sueur lui coule dans le dos ; il enlève son t-shirt et accole son dos nu bien à plat sur le mur frais. Il demeure là quelques instants lorsque soudain, il détecte quelque chose comme une faible vibration derrière lui, comme si la bâtisse tremblait de l'intérieur.
Il
se retourne aussitôt, y pose la main et sent à nouveau
la vibration. Qu'est-ce que ça peut bien
être? Prudemment, il parcourt le long du mur avec
sa main, à environ tous les cinq mètres, puis il y pose
son oreille et perçoit le même tremblement. De
plus en plus intrigué, il se risque à tourner le coin
pour tester le mur adjacent.
Jetant un coup d'oeil prudent sur les lieux du plateau, il rase le mur latéral jusqu'à ce qu'il arrive à une énorme porte métallique. En mettant la main sur la porte, il sent la vibration si fort qu'il croit entendre du bruit à l'intérieur. Il saisit la grosse poignée à deux bras et ... Oh, miracle, la porte n'est pas verrouillée!
Il
doit tirer de toutes ses forces tellement elle est
lourde. Lorsqu'il réussit à entrer, un souffle
nauséabond l'assaille à l'en faire reculer. Puis
un tintamarre et une vision d'enfer l'accueillent :
Partout,
à droite, à gauche et en haut, il voit, superposées sur
quatre étages, des plate-formes mouvantes et des
machines infernales qui tournent, grincent,
vrombissent, avancent et transportent des quartiers de
viande. Tout ce vacarme fait trembler le plancher
de ciment sous ses pieds.
À l'étage du haut, il distingue quatre hommes coiffés de casques protecteurs : ils portent tous un masque au visage et leurs mains gantées, tout comme leur uniforme, sont maculées de sang.
En
bas, à sa droite, des centaines de boeufs mugissent et
sont entassés dans un enclos où ils peuvent à peine
bouger. Une à une, les bêtes vivantes se font
soulever de terre par un système de poulies qui les
flanquent sur un convoyeur et défilent devant
lui. Puis ce tapis roule en direction d'une
plate-forme compartimentée où chaque animal se fait
tour à tour écraser le crâne, décapiter et dépecer,
laissant tomber la chair en quartiers dans d'énormes
chaudrons souillés. D'autres chaudrons
recueillent le sang des bêtes tandis que leurs os, la
peau et le cartilage tombent dans des récipients
séparés.
Le
cri des bêtes est ahurissant.
Partout règne l'odeur de la peur. Ne tenant plus sur ses jambes et l'odeur lui soulevant l'estomac, Michel recule vers la porte. Il la pousse de toutes ses forces et sort en courant tandis qu'elle se referme derrière lui dans un grand fracas. Terrassé, il s'écrase par terre et vomit dans l'herbe, en plein soleil, sur une touffe de boutons d'or.
Ravalant
sa salive à plusieurs reprises, il s'essuie la bouche
du revers de la main.
Il a soif, très soif. Pendant quelques minutes, il reste assis par terre, immobile dans le foin et se retrouve au milieu des petits bruits paisibles de la prairie. Il se relève et tournant le dos à la bâtisse, ses yeux font le tour de l'horizon : il voit le champ de blé, les fleurs sauvages, les sauterelles, les criquets qui font tzzit-tzzit, les gros taons qui bourdonnent dans le trèfle et se saoûlent de soleil. Il se tape la joue pour chasser un moustique et jette un coup d'oeil en direction du plateau de tournage. Tout le monde semble être rentré. Dieu qu'il a soif ; il voudrait rincer sa bouche pour chasser le goût du vomi.
Il
décide de rentrer chez lui et traverse le champ en
diagonale, en direction du chemin de terre qui le
ramène à la maison. Lorsqu'il arrive, son père,
furieux, s'apprête à l'injurier mais l'apercevant,
blême et méconnaissable, il reste bouche bée.
Sans aucune explication, Michel monte à sa chambre,
tête baissée.
Témoin, sa mère le suit puis redescend quelques minutes plus tard et dit à son mari :
—
Ce n'est rien, juste un peu de fièvre, je crois, la
canicule sans doute.
Et puis il n'a peut-être pas digéré tous ces hamburgers qu'il bouffe depuis une semaine, depuis le début du tournage. Non mais quelle saloperie, tu ne crois pas, Bernard?
|