|
Monsieur
Percival avait largement dépassé l'âge de la retraite.
Il travaillait comme commis depuis plus de vingt ans à
la même firme et faisait équipe avec une vingtaine
d'employés chez J. Michaud Inc., petit groupe de
courtiers en assurance.
C'était un monsieur ponctuel et peu bavard que les habitudes de vieux garçon faisaient sourire mais qu'on tolérait avec magnanimité.
Tous
les matins il arrivait au bureau à 9 h pile, rangeait
son par-dessus à l'entrée, sur le porte-manteau près de
la Réception, puis il filait droit à son poste en
saluant brièvement les quelques employés déjà au
travail.
Derrière
la cloison de son bureau, il ouvrait tranquillement son
cartable, en ressortait des dossiers qu'il disposait
soigneusement sur son pupitre, puis il se mettait à la
tâche. À l'heure du repas, alors que presque tous les
employés allaient au restaurant, il sortait de son
cartable un petit sac de papier brun et en étalait
savamment le contenu sur son pupitre : un sandwich, un
morceau de fromage et trois olives. Puis il allait à la
cuisine communautaire où il se faisait une tasse de
thé, retournait à son poste, mangeait son sandwich en
silence et rangeait les restes. Ensuite, croisant
les bras sur son pupitre, il y appuyait la tête de
côté, fermait les yeux et faisait ainsi un petit somme
d'environ vingt minutes qui le rassérénait pour le
reste de l'après-midi.
Depuis
son arrivée chez J. Michaud Inc., les choses avaient
beaucoup changé; mais pas monsieur Percival.
Alors que tout le monde maîtrisait l'ordinateur, il entrait toujours ses chiffres manuellement dans un grand cahier. Sans doute parce que le vieil homme leur rappelait leur propre père, les patrons se montraient indulgents à son égard et le ménageaient volontiers. Malgré son manque de productivité, personne n'aurait songé à imposer un programme de recyclage à un vieux monsieur qui, de toute évidence, songerait bientôt à prendre une retraite bien méritée.
Mais
une chose très étrange distinguait monsieur Percival de
ses collègues. Disons d'abord que, comme chez
beaucoup de vieillards, il lui poussait une abondance
de poils dans les oreilles.
Mais ce qui caractérisait ces poils, c'est que justement, ce n'était pas des poils : c'était des touffes de persil. Eh oui! Du persil vert et tout frisé comme on en trouve au super-marché!
Bien
sûr, lorsqu'on s'en était rendu compte, on s'était
amusé ferme du phénomène pour le moins inusité.
Et des semaines durant, les cavités auriculaires de monsieur Percival avaient été la cible de gags les plus fous qui plongèrent le pauvre homme dans un embarras indescriptible. Il avait beau se laisser pousser les cheveux, remonter son col ou rentrer le cou pour tenter de dissimuler son affreux handicap, rien n'y faisait. Et puis lentement, les choses avaient fini par se tasser. La blague perdant peu à peu de sa nouveauté, on s'était tranquillement habitué à cette singularité comme on s'habitue à tout état de choses, aussi étrange soit-il.
Un
jour, on embaucha un jeune homme plutôt déluré, un
grand gaillard aux yeux rieurs et plein de verve, qui
ne mit pas long à dérider la troupe et à se faire une
réputation de beau farceur. Il s'appelait Jeff
mais on eut tôt fait de le surnommer Jeff-la-terreur
tant ses tours étaient aussi imprévisibles qu'à propos.
Ses plaisanteries frisaient parfois l'effronterie, il faut bien le dire. Mais on se montrait bon joueur car il semblait taquiner ceux qu'il affectionnait le plus et savait ménager leur amour-propre.
Il
avait d'abord jeté son dévolu sur la grosse madame
Bergeron, une dame dans la cinquantaine qu'il lutinait
sans cesse, lui faisant des oeuillades chaque fois
qu'il la côtoyait. Devant tout le monde, il
jouait les amoureux éperdus et ne cessait de lui
demander quand elle daignerait lui accorder un petit
souper en tête à tête.
-
Ah, mon coeur soupire, mes culottes déchirent!
clamait-il à genoux, la main sur le coeur.
Je suis fou d'amour et voyez comme elle me traite, gémissait-il en prenant la troupe à témoin. Elle me rejette! Elle est sans pitié!
Et tout le monde s'esclaffait.
Quant
à madame Bergeron qui n'avait pas eu d'amoureux depuis
son défunt mari, elle riait de bon coeur mais aurait
bien voulu croire à ces déclarations romanesques, aussi
insensées et farfelues fussent-elles.
Aussi,
au grand étonnement de tous, on la vit un jour se
présenter au bureau revêtue d'une robe au décolleté
plutôt plongeant, ce qui contrastait avec le légendaire
costume tailleur. Elle qui ne se maquillait guère
se mit ensuite à porter du rouge à lèvres écarlate.
Elle poussa même l'audace jusqu'à arborer des faux cils
qui lui fichèrent dix ans de plus.
"
Pauvre Madame Bergeron ", disait-on lorsqu'on
l'entendait roucouler comme une écolière. "
Tu ne crois pas qu'il va un peu loin, ce Jeff? "
chuchota une dame à sa collègue. " C'est
bien triste à voir, en effet " soupira l'autre.
" C'est tout simplement choquant! " trancha une vieille employée.
Qu'importe
: Madame Bergeron aimait tant ce petit jeu qu'elle en
vint bientôt à ne plus pouvoir se passer de la cour
assidue de son Roméo burlesque.
Jusqu'à ce vendredi après-midi où une jolie jeune fille se présenta chez J. Michaud Inc. Elle était venue, dit-elle en pointant Jeff du doigt, cueillir son amoureux pour le week-end. À la poubelle s'en furent aussitôt les faux cils et le rouge à lèvres. Quant au vieux costume tailleur, vite ressorti du placard, il se retrouva à nouveau sur les hanches trop épaisses de sa propriétaire qui désormais boudait son courtisan.
Inutile
de vous dire que pendant ce temps, notre fin finaud
n'avait pas quitté de l'oeil le reste de la
troupe. Il en avait vite fait le tour et
découvert tous les petits secrets.
Mais le cas de monsieur Percival lui avait paru tellement bizarre que pour une fois, il en était resté bouche bée. Le phénomène végétal des oreilles de Percival dépassait toutes les limites de l'absurde! Que pouvait-il ajouter à cela qui fasse rire la galerie? Dame nature lui avait décidément damé le pion.
Et
puis, au fil des jours, comme tout le monde, il sembla
s'habituer peu à peu à la chose.
Toutefois,
un mercredi midi, alors que Percival faisait la sieste,
Jeff s'en était approché et était resté planté là,
appuyé à la cloison, comme fasciné par la vue du
bonhomme qui ronflait la bouche toute grande ouverte.
Madame
Bergeron qui s'adonnait à passer par là s'arrêta net en
apercevant la scène et fronça le sourcil.
La cible trop facile qu'offrait le spectacle de Percival en pleine torpeur allait sans doute inspirer au jeune guignol quelque plaisanterie de mauvais aloi, songea-t-elle avec inquiétude. Aussi s'empressa-t-elle de l'admonester :
- N'allez surtout pas réveiller ce bon vieux monsieur! Un peu de respect, bon sang!
-
Soyez sans crainte, murmura Jeff en souriant
mystérieusement mais sans quitter Percival de
l'oeil. En fait, ajouta-t-il en sortant soudain
de sa rêverie, je vais faire mieux que cela.
Sur
ce, il virevolta, courut à son bureau et en revint armé
d'une paire de ciseaux, sous les yeux ronds de madame
Bergeron qui comprit l'odieux du crime dont elle allait
être témoin.
- Monsieur Jeff !!! s'écria-t-elle, vous n'oserez tout de même pas...
- Chhh... fit Jeff en lui effleurant la bouche de l'index.
Il
approcha ensuite les ciseaux des oreilles de Percival
et puis, très, très délicatement, il découpa une touffe
de persil sous les yeux horrifiés de la dame qui se
couvrit aussitôt la bouche pour étouffer un cri.
Sans
plus tarder, notre jeune farceur courut à la cuisine où
il emplit un verre d'eau fraîche, puis il y déposa la
bouture qu'il plaça sur le rebord de la fenêtre de son
bureau, là où Percival ne mettait jamais les pieds.
En
quelques jours seulement, des racines firent leur
apparition sur la tige immergée; Jeff put bientôt
mettre le jeune plant en terre et continua de veiller
jalousement à sa croissance.
Trop
scandalisée pour parler de l'incident à quiconque,
madame Bergeron n'avait su que rester bouche bée devant
tant d'effronterie.
Jamais elle ne lui pardonnerait ce geste odieux et elle fuyait désormais ses avances comme la peste; ou bien elle ne lui lançait plus que des regards accusateurs auxquels il répondait par des oeillades qui la mettaient hors d'elle.
Des
semaines passèrent et Jeff décida enfin d'apporter son
plant à la maison où il découpa d'autres boutures.
En quelques semaines seulement, il se trouva en possession de plusieurs plants fin prêts à la consommation.
Bientôt,
le bruit courut que Jeff se passionnait pour la culture
des fines herbes.
Tous ceux qui voulaient y goûter, proclamait-il, étaient les bienvenus. Il apportait de pleines poignées de persil qu'il distribuait généreusement aux collègues, sous les yeux horrifiés de madame Bergeron.
Ces
herbes avaient un goût très particulier,
disait-on. Un parfum fort et sucré. Elles
étaient nettement meilleures que celles qu'on trouvait
sur le marché. Comment diable s'y
prenait-il? Où s'approvisionnait-il pour les
semis?
" Ça, c'est mon p'tit secret! " disait Jeff en faisant des clins d'oeil à madame Bergeron.
La
pauvre faillit briser le silence un certain midi où
Jeff se mit en frais d'offrir les produits de son
potager à monsieur Percival lui-même. Alors que
le vieil homme était en train de brouter sagement son
sandwich derrière sa cloison, il s'approcha sur la
pointe des pieds. Percival leva les yeux et
aperçut la tête rieuse de Jeff qui passa le bras
par-dessus le mur.
-
Allez, M'sieur Percival, offrit Jeff en saupoudrant un
peu d'herbe fraîche sur le sandwich. Rien de
mieux que quelques condiments pour rehausser la saveur
d'un sandwich, hein?
Percival,
qui n'avait guère l'habitude d'être dérangé pendant son
repas, n'avait qu'une envie : se débarrasser de
l'importun. Loin de se douter de quel affreux
quolibet il allait être la cible, il jugea que le seul
moyen de s'en défaire était de se prêter au jeu.
Alors il prit une bouchée, mastiqua, approuva d'un hochement de tête et offrit à son tortionnaire un petit grognement de satisfaction.
Au
même instant, on crut entendre un faible gémissement
suivi d'un soupir provenant d'un bureau adjacent, puis
un bruit sourd comme celui d'un objet qui tombe.
C'était madame Bergeron qui, ayant tout entendu, avait
été prise d'un violent vertige et s'était écroulée au
plancher. Tout le monde accourut à sa rescousse et on
se mit à quatre pour la traîner puis l'allonger sur le
divan à la cuisine.
On tenta de la soulager en l'éventant à grands coups de Formulaires de réclamation, mettant son malaise sur le compte de " l'âge mûr " de la brave dame.
Et
puis les jours s'écoulèrent et madame Bergeron reprit
peu à peu ses couleurs, mais elle évitait à présent
tout contact avec Jeff.
Pendant ce temps, ce dernier manifestait de tels talents d'herboristes qu'on le surnommait désormais Le magicien au pouce vert. Et puis il en vint à s'adonner non seulement à la culture mais également au marketing de ses fines herbes. Il fournissait des épiceries et même des supermarchés, disait-il, ce qui l'aidait à arrondir ses fins de mois.
Et
puis un jour, il annonça son départ définitif de la
compagnie. Son entreprise, expliqua-t-il, avait
pris une telle ampleur que désormais, il devait lui
consacrer tout son temps.
On
ne doutait certes pas de ses talents d'entrepreneur,
mais l'annonce de ce départ étonna quelque peu, chez J.
Michaud Inc.
" Était-il possible de vivre des produits d'un simple petit commerce de fines herbes? " se demandait-on, perplexe.
La
réponse ne tarda pas à se faire connaître trois
semaines plus tard, lorsque le nom de Jeff éclata à la
une des journaux :
Jeune
homme arrêté pour trafic de drogues. Saisie de
deux mille plants de cannabis d'une valeur marchande de
plusieurs milliers de dollars trouvés au sous-sol de la
résidence d'un dénommé Jeff X.
Également sur les lieux se trouvaient tout un équipement de lampes fluorescentes et plusieurs ... "
À
présent, on comprenait plein de choses sur les
soi-disant talents d'entrepreneur du jeune homme.
Seule madame Bergeron était sûre de connaître le véritable secret, pour ne pas dire l'origine douteuse de la marchandise du Magicien au pouce vert.
Le
jour où la nouvelle éclata, ce fut le branle-bas
général chez J. Michaud Inc. L'arrestation de Jeff
monopolisa toutes les conversations.
À midi pile, à l'heure des nouvelles, la troupe entière était accourue à la cuisine communautaire où se trouvait un petit appareil télé. On se tassait, on donnait du coude pour mieux voir. On voulait tout savoir, tout entendre, connaître tous les détails. Qui sait, peut-être y mentionnerait-on le nom de J. Michaud Inc.? À l'exception de monsieur Percival en train de faire la sieste, tout le monde était rivé à l'écran. Enfin, tout le monde, sauf madame Bergeron...
À
la télé, le reporter expliquait que la marchandise
saisie était du cannabis de la meilleure qualité, bien
que son propriétaire ait tenté de brouiller les pistes
en étalant savamment quelques plants de persil, ici et
là au sous-sol de son appartement.
De simples leurres, expliquait le type, sourire en coin, pour tenter de duper les inspecteurs de la Criminelle qui, de toute évidence, n'avaient pas mordu à l'hameçon.
Aussi,
quand à la fin du reportage tout le monde regagna
sagement son poste, quelle ne fut pas la stupeur
générale lorsque qu'on surprit madame Bergeron, penchée
sur la tête ronflante de Percival, ciseaux à la main,
en train de lui couper le poil des oreilles!
|