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- Comment ai-je pu en arriver là, encore une fois? se demandait White.
Elle
avait l'impression de faire le même rituel de
lamentation depuis trop longtemps et son corps n'en
pouvait plus de supporter toute cette peine. Elle ne se
reconnaissait plus, rongée par la honte d'être devenue
un fardeau inutile. Un monstre de souffrances
silencieuses la rongeant jusqu'à en avaler son identité.
Elle
avait l'impression d'être le fantôme de cette grande
maison sans âme et sans joies,
vide de ses rêves perdus. Des fenêtres, d'où qu'elle puisse être, le monde extérieur lui semblait hors du temps et presque irréel.
Lorsque
les enfants quittent pour l'école, la maison se meurt,
n'ayant plus d'écho à faire parvenir jusqu'à ses
oreilles. Seulement le vide du silence qu'elle redoute,
triste réalité d'avoir échoué et preuve de la solitude
qui habite son existence en ces lieux. Il lui est de
plus en plus difficile de faire taire ses voix, seuls
éléments donnant répliques à ses pensées et ses doutes.
- Qui voudrait bien m'écouter?
**
Sûrement pas les voisins qui te sont encore étrangers
et que Tom t'interdit de rencontrer.
-
Il a certainement peur que je leur dévoile une infime
partie des tourments du 1070, soupira-t-elle.
** Non plus ses amis que tu as rencontrés au début de l'été.
Ceux
qu'il connaît depuis des années et qui ne
comprendraient pas qu'elle discute avec eux de leurs
problèmes conjugaux. Avec eux, tout devait sembler
impeccable pour la réputation de Monsieur.
** Tes parents alors?
- Sûrement pas.
White
ne le pouvait pas… pas encore une fois. Elle ne pouvait
se résigner à leur faire part de la situation, leur
donnant ainsi la satisfaction d'entendre qu'elle
s'était trompée ou qu'elle aurait dû suivre leurs
conseils et ainsi, leur permettre de régenter sa vie,
le temps qu'elle retrouve ses ailes.
** Je suis certaine qu'ils comprendraient.
-
Tu ne crois pas que cela suffit de toujours me
retrouver chez papa et maman lorsque ça ne va pas?
* À qui la faute, hein?
** Laisse Whitie tranquille, toi. Elle a besoin de tranquillité.
*
Et moi, vous pourriez me laisser tranquille avec vos
bavardages de gonzèses éplorées?
- On ne t'a rien demandé et si tu veux la paix, tu sais ce que tu as à faire.
* Ouais, ouais… de l'air, je sais.
**
Alors Whitie, pourquoi ne décroches-tu pas le téléphone
pour discuter avec ton père?
- Je ne le peux pas, c'est tout.
** Et pourquoi cela?
- Ils vont me critiquer, me dire quoi faire, me faire des remontrances…
**
Arrête Whitie… ils ne veulent que ton bien et que je
sache, ce sont des gens très bien.
-
Je sais, je sais… Raison de plus pour leur foutre la
paix avec mes problèmes et tu sais quoi? J'en ai marre
de raconter à tout le monde que je me suis trompée.
** Tu es sévère avec toi-même douce Whitie.
- Non… il est temps de faire une vraie femme de moi.
** Et que compte-tu faire pour devenir une vraie femme, comme tu dis?
- Pour l'instant, je n'en ai aucune idée… tout semble si compliqué.
Depuis
la fin de l'été, Tom ne faisait que de petits passages
éclairs pour prendre des vêtements et repartait
travailler dans d'autres villes, où il était appelé
afin de représenter la compagnie.
- Je sais que je dois partir encore une fois. Tout va de travers et c'est ma faute.
* Non, c'est la sienne… c'est lui le maniganceux et le menteur!
- Si seulement j'étais certaine que tu aies raison!
Parfois,
il lui arrivait d'avoir l'impression d'être, elle
aussi, devenue un monstre lançant des méchancetés,
chiâlant pour un rien et doutant de tout, même
lorsqu'il n'y avait pas matière à douter.
L'habitude, sans doute.
Pour
la deuxième fois, elle avait pris la décision de
déménager avec ses enfants dans la province de Tom,
pour être avec lui. Dans sa province à lui, afin qu'il
soit près de ses enfants chéris à lui. Décidé de
déménager encore et ainsi bouleverser la vie des siens
pour vivre avec cet homme, croyant que cette fois-ci
serait la bonne, que leur amour serait plus fort que
tout.
Ici
non plus, il n'y avait pas de travail pour elle ni
d'amis, et encore moins pour ses enfants.
- J'ai tout essayé!, dit-elle, baissant les épaules, lasse.
Impossible
de trouver du boulot et les gens lui semblaient même,
aucunement vouloir démontrer un minimum de politesse
pour discuter en français avec ses enfants qui eux,
faisaient des efforts afin de s'en faire comprendre.
- Ils sont tout petits, voyons! laissa-t-elle échapper.
Depuis
que Tom avait perdu sa cause afin d'obtenir la garde de
ses enfants, il lui faisait des cachettes. Il voyait sa
femme, celle qu'il avait voulu faire passer pour folle
et inapte à s'occuper des trois petits.
** Si tu n'y prends pas garde, tu risques de perdre la raison encore une fois.
-
Je ne sais plus que croire, dit White, tourmentée. Je
n'ai pas été stupide au point de suivre un homme qui
m'a menti! Il y a sûrement une explication, voulut-elle
se convaincre.
White
avait déménagé en vitesse, laissant boulot et amis en
croyant qu'il avait besoin de son aide et qu'il
l'aimait. Il avait acheté cette maison pour elle, qu'il
disait.
-
Il n'a pas pu faire tout cela seulement dans le but de
gagner contre sa femme ou pour la punir de ne pas être
assez forte!
*
Et qui te dit qu'il n'a pas fait tout cela et n'avait
besoin que d'une autre femme pour s'occuper de ses
enfants pendant ses absences? Et toi, stupide et naïve
comme tu es, tu es tombée dans le panneau, hein!
- Ne dis pas cela… Tom m'aime mais pour une raison que j'ignore, il…
*
Foutaises, espèce de tête de linotte! Ne comprends-tu
pas que c'est lorsqu'il a eu la confirmation que ses
enfants ne vivraient pas avec lui en permanence, que
tout a changé!
** Cesse de la tourmenter…
*
Tu sais que j'ai raison alors ferme-là, minus de bonne
conscience! Toi aussi, depuis des semaines, tu as
commencé à percer ses petits jeux égoïstes!
**
Nous ne sommes pas là pour juger, laisse-là tranquille,
elle peut bien penser à tout cela par elle-même.
*
Mais de quoi tu parles! Tom la repousse, il l'ignore et
en plus, il ne fait que jouer avec elles!
-
Pour une rare fois, je te donne raison. On dirait que
nous sommes deux femmes prises dans ses toiles de
mensonges empoisonnés. Des toiles de folie,
ajouta-t-elle avec tristesse.
- Tant de manigances! Pourquoi n'ai-je pas compris, avant?
*
Ouais… tu as passé trois longues années de tourments,
de peine et de désaccords avec ta famille pour un homme
comme ça.
-
Pourquoi n'ai-je pas compris auparavant les vrais
desseins de Tom? J'étais si forte avant lui.
Elle
aurait voulu plus que tout s'en aller loin d'ici, mais
n'en avait pas la force ni les ressources. Il lui
sembla avoir perdu sa fierté, elle qui depuis quelques
années ne baissait plus les bras. Cette fois-ci, elle
aurait tant voulu demander de l'aide mais la honte du
jugement lui scellait les lèvres.
-
Que vais-je faire maintenant? Où vais-je aller?
dit-elle tout haut. Quelle vie vais-je offrir à mes
enfants?
*
Lorsque les enfants reviennent de l'école, tu feins de
vaquer à tes occupations, tu tentes de donner
l'impression que vous menez une vie normale.
- Je sais mais que puis-je faire d'autre?
*
Ne te rends-tu donc pas compte qu'obstinément, il se
troue constamment quelque chose pour vous rappeler que
votre peine empeste l'atmosphère, que la tension dans
cette maison devient de plus en plus lourde à supporter
pour tout le monde!
**
C'est vrai White… tes enfants ne sourient plus, on
dirait qu'ils cherchent sans cesse à tester tes limites
de patience qui te font de plus en plus défaut et cela
te projette vers un monde de crises de larmes
silencieuses mais.. ils ne sont pas dupes. Ils savent
que tu pleures souvent.
-
Vous savez… lorsque je les regarde, un mal profond me
serre la poitrine et la culpabilité d'avoir perdu leur
confiance me ronge à petit feu.
Les
voix ne semblèrent n'avoir rien à ajouter et White
accueilli ce moment de silence avec reconnaissance.
Elle regarda autour d'elle et respira longuement.
-
Comment donner l'espoir à mes enfants que la vie ici
deviendra douce, que leur vie sera peuplée des rires et
des jeux qu'ils auront avec leurs nouveaux amis qu'ils
se feront avec le temps? Comment les faire sourire en
leur affirmant qu'ils finiront par aimer cet endroit
isolé des quartiers francophones?
* Tu n'y crois même pas toi-même!
Lorsque
tout le monde allait au lit, elle pouvait enfin se
défaire de son armure et laisser couler ses larmes.
Tous les matins, au réveil, elle essaie encore de se
dire que les choses vont s'arranger et qu'ils ne sont
pas venus ici en vain.
*
Crois-tu réellement que Tom va se réveiller et courir
vers toi comme il le faisait autrefois?
- …
Que
pouvait-elle répondre à cette question? Tous les soirs,
lorsqu'elle tente de le joindre au téléphone avant
d'aller au lit afin de lui souhaiter bonne nuit, il
s'obstine à ne pas lui répondre et ce sont ses larmes
qui l'accompagnent jusqu'au moment de sombrer
d'anéantissement dans le sommeil.
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