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Diane,
vingt-deux ans, vient de se faire plaquer par son
amoureux et elle en a gros sur le coeur. Lors de
leur dernière conversation au téléphone, le week-end
dernier, Charles lui a appris qu'il en aimait une
autre. Cela lui a assené un tel coup qu'elle a
cru qu'elle allait s'évanouir sous le choc.
Saisie d'un vertige, elle sentit le sol vasciller et le
monde s'écrouler.
Lorsqu'elle
se réveilla le lendemain matin, dans le petit
appartement où elle habite seule, elle mit quelques
secondes à se souvenir des événements de la vielle.
Puis la réalité la frappa à nouveau de plein fouet et lui enfonça un poing dans l'estomac : Charles n'est plus.
Peut-être tout ceci n'était-il qu'un cauchemar dont on allait vite venir la délivrer?
À
quoi bon se faire accroire, songea-t-elle en mettant un
pied hors des couvertures. Elle était tout ce
qu'il y avait de plus éveillé en ce moment.
S'asseyant sur le rebord du lit, elle se prit la tête entre les mains. À partir d'aujourd'hui, songea-t-elle, c'était sans lui qu'elle allait devoir envisager l'avenir. Pour tout dire, elle allait carrrément devoir réapprendre à vivre.
Au
fil des jours, son chagrin fit lentement place à
l'amertume, puis il se muta carrément en colère.
Une colère sans merci qu'elle dirige à présent envers tous les hommes. « Maudits hommes! » crie-t-elle à tout propos. Et à Lucie, sa meilleure amie; sa confidente de longue date qui, bien qu'impuissante, tente de partager son chagrin.
C'est
aujourd'hui samedi, un matin frais de printemps.
La rupture date de trois semaines déjà mais le coeur de
Diane est encore à vif.
Les deux filles sont toutes deux assises dans un petit resto en train de siroter un café.
—
Ah, je te jure, dit-elle à Lucie, que jamais plus je ne
vais donner mon coeur à un mâle. Tu m'entends?
Plus jamais! crie-t-elle presque, mais son cri s'étouffe dans un sanglot et Lucie, sentant son amie au bord du gouffre, lui prend doucement la main.
—
Allons, allons, là.
Je sais tout à fait ce que tu ressens, tu sais. J'ai vécu ça, moi aussi. Et pas plus tard que l'an dernier; tu te souviens, n'est-ce pas?
— Oh, Lucie, comment diable as-tu fait pour passer au travers? sanglote Diane.
Inconsolable
mais tout de même reconnaissante de la sollicitude de
son amie, Diane s'essuie les joues. À travers les
larmes, elle sourit en triturant sa serviette de table.
Elle n'en revient pas de l'infinie patience avec laquelle Lucie l'écoute. Quoiqu'il lui arrive, elle sent qu'elle peut compter sur son appui indéfectible. Ce qui l'amène à penser que l'amitié est un sentiment grandement sous-estimé par rapport à l'amour. En songeant à tout cela, elle rit nerveusement et dit :
— Tu sais, il y a des fois où j'aurais presque envie que tu sois un gars.
Lucie, qui n'a pas d'amoureux, se met à rire tout haut à cette pensée.
—
En effet, ça réglerait un maudit tas de problèmes,
offre-t-elle en signe de sympathie.
Diane sourit à son tour puis regarde son amie avec sollicitude.
—
Pauvre de toi, dit-elle en penchant la tête. Tu
dois en avoir ras le bol de m'entendre gémir. Ça
fait plus de trois semaines que tu m'écoutes et tu ne
m'as pas encore envoyée paître.
—
Voyons, je suis sûre que tu serais là pour moi dans
pareille situation.
D'ailleurs, je compte bien que tu y sois quand viendra mon tour, ajoute-t-elle en riant.
Diane hoche la tête en souriant, lui tapote la main amicalement et dit :
— Merci, Lucie. T'as pas idée comme ça me fait du bien de parler un peu.
Puis
elle ouvre son sac à main, sort sa trousse de
maquillage et refait quelque peu ses yeux. Elle
pousse un long soupir, range sa trousse et se lève.
—
Allez, hop, dit-elle en nouant la ceinture de son
imperméable. Je dois rentrer. Ma mère
compte sur moi pour l'amener faire du shopping cet après-midi.
— Ça te changera un peu les idées, va, fait Lucie.
Diane roule des yeux.
—
Avec ma mère, c'est rasant, si tu veux savoir.
Mais je vais tenter d'être polie, ajoute-t-elle,
sourire en coin, tout en se dirigeant vers la caisse.
Lorsqu'elle voit Lucie fouiller son sac, Diane lui met la main sur le bras.
— Non, aujourd'hui, c'est moi qui paie, dit-elle. J'insiste!
Reconnaissante, Lucie la laisse faire puis elles sortent du resto et se font la bise.
— À ce soir.
— À ce soir.
Diane
rentre chez elle, se rafraîchit quelque peu et change
ses vêtements. Puis elle endosse son imper à
nouveau et sort.
Craignant d'avoir pris un peu de retard au restaurant, elle consulte sa montre. « Heureusement que sa mère n'habite qu'à quelques coins de rue », songe-t-elle.
Elle
s'apprête à traverser une rue lorsque soudain, un gars
en mobilette coupe devant elle et manque de la
renverser. « Maudits hommes! »
grogne-t-elle intérieurement.
Comme
toutes les filles de son âge, Diane a été plus d'une
fois la cible de coups de klaxons, de sifflets
discourtois et de harcèlement dans la rue. À onze
ans déjà, lorsqu'elle s'apprêtait à croiser deux gars
sur le trottoir, elle savait d'instinct que l'un d'eux
enverrait immanquablement buter son compagnon sur elle
et, bien qu'agacée, elle encaissait le coup en silence.
Mais
ces jours-ci, elle n'est pas d'humeur à endurer les
canailleries. D'ailleurs, elle ne s'est jamais
habituée à ces enfantillages et chaque fois qu'elle
entend quelqu'un la siffler, elle a envie de crier
« Est-ce ton chien ou moi que tu appelles
ainsi? Ah, je vois, c'est du pareil au même!
Merci du compliment, connard! »
Chaque assaut, chaque coup de klaxon la fait grincer des dents. Tut! Tut! font les klaxons. Fuck! Fuck! traduit Diane. C'est du « rentre-moi d'dans » à peine déguisé, rage-t-elle. Mais qu'est-ce qu'ils croient, ces imbéciles? Que je vais allègrement monter à bord en disant « Oui, oui, allez-y, sautez-moi, j'adore ça! » ???
Son
expérience, jusqu'ici, la porte à croire que le niveau
d'intelligence d'une bande de mâles est inversement
proportionnel au nombre de couilles réunies.
Aussi,
alors qu'elle doit justement traverser un chantier de
construction où font la pause une demi-douzaine
d'employés en salopettes, elle décide d'enfreindre les
règles pour une fois et de satisfaire son besoin de
vengeance.
Comme
prévu, dès que les gars l'on repérée, l'un d'eux se met
à la siffler et ses compagnons s'empressent de
l'imiter, agrémentant leur chahut de commentaires
plutôt crus sur son anatomie.
Prenant
son courage à deux mains, elle bifurque dans leur
direction. Elle voit aussitôt les gars se pousser
du coude en ricanant. S'arrêtant à environ cinq mètres
de la troupe, elle les fustige de ses pupilles
contractées pendant une bonne trentaine de secondes
sans mot dire. Elle sent la nervosité gagner la
troupe et les ricanements ne roucoulent bientôt plus
qu'en sourdine.
— Faut pas vous fâcher, mam'zelle, se risque enfin à dire l'un d'eux.
— C'est juste une gang de mal-élevés, blague un autre que ses compères s'empressent de houspiller.
Mais
Diane reste de marbre.
Lorsqu'elle juge l'atmosphère suffisamment tendue, elle leur décoche un rictus méprisant, un regard à vous donner froid dans le dos. Puis elle murmure, juste assez fort pour qu'ils l'entendent :
— Vous me faites pitié.
Sur
ce, elle tourne les talons et repart sous les jurons
qui s'amplifient à mesure qu'elle s'éloigne.
Mais cette fois, ils sont porteurs d'une violence telle qu'elle n'aurait jamais pu imaginer.
— « Va donc chier, ostie d'épaisse! »
— « Regarde-toé donc les boules, tabarnak,
t'es maigre comme une planche à r'passer! »
— « Pour qui tu t'prends, criss de stuck up! »
— « What you need is a good fuck, lady! »
Et ainsi de suite. Mais que lui importe : elle a fait passer son message.
Se
surprenant elle-même de sa hardiesse, elle continue de
marcher droit en espérant qu'ils ne voient pas ses
jambes trembler.
Encore
deux coins de rue et elle sera enfin chez sa mère.
Mais elle doit d'abord traverser un carrefour particulièrement achalandé et elle sent nettement les gens se retourner sur son passage. Du coin de l'oeil, elle est sûre qu'elle voit deux gars, l'air moqueur, se donner du coude en la regardant aller.
« Bon
sang, mais qu'est-ce qu'ils ont tous aujourd'hui!
De véritables chiens enragés! »
Elle
presse le pas, non sans subir l'assaut d'autres klaxons
qui la mettent hors d'elle. Si elle s'écoutait,
elle emplirait ses poches de cailloux et les lancerait
violemment sur la voiture de tous les conducteurs qui
osent lui manquer de respect.
Ha!
pense-t-elle malicieusement en songeant à toutes les
carosseries dispendieuses endommagées, ça leur
donnerait de quoi réfléchir. Ils y songeraient
deux fois avant de recommencer.
Lorsqu'elle
arrive enfin chez sa mère, celle-ci la salue
distraitement et lui tourne le dos pour se diriger vers
la chambre à coucher.
— Donne-moi une minute, dit-elle, le temps de prendre mon manteau et j'arrive.
Tout
à coup, comme si elle avait oublié quelque chose, elle
se retourne et regarde sa fille d'un drôle d'air.
Puis elle se couvre la bouche comme pour étouffer un
rire.
Diane fronce les sourcils.
— Qu'est-ce que t'as? demande-t-elle.
— Ce serait plutôt à moi de te poser cette question!
— ???
— Retourne-toi, dit sa mère, visiblement au bord du fou rire, cette fois.
Diane lui jette un regard inquisiteur mais lui obéit.
Elle sent sa mère tripoter la ceinture de son imper, dans son dos.
—
Ça, fait-elle en brandissant un gros ceintre devant ses
yeux.
Qu'est-ce que tu fais avec ça dans le dos? demande-t-elle en éclatant de rire.
—
Oh, mon dieu! fait Diane qui passe du pourpre à
l'écarlate.
Tu veux dire que j'avais ça dans le dos depuis... depuis...
—
Enfin, ne vas pas me dire que personne ne t'a alertée?
fait sa mère avec étonnement.
— Non... Oui!!! Enfin, je veux dire... Oh, mon dieu... Oh, mon dieu...
Mortifiée,
elle revoit en détail son trajet à travers les rues de
la ville.
Elle songe tout à coup à son numéro dans le chantier de construction et elle voudrait pouvoir ramper dix pieds sous terre. « Oh, mon dieu... Oh, mon dieu » ne cesse-t- elle de répéter en rougissant jusqu'à la racine des cheveux.
Soudain,
comme une pulsion sortie de nulle part, elle sent
monter en elle un sentiment tout à fait inconnu et
d'autant plus incontrôlable. Un sentiment
d'hilarité qui la secoue, la possède tout entière, la
fait rire aux éclats, d'un rire presque
démentiel. Sous les convulsions, les larmes lui
en pissent des yeux et elle ne saurait dire si elle rit
sous l'effet de l'humour, de la honte ou du désespoir,
ou bien des trois à la fois. Elle comprend, à
présent, la réaction de certaines actrices de cinéma
qu'elle a vues rire pareillement à l'annonce d'une
calamité.
Sa
mère, qui ne l'a jamais vue ainsi, sent soudain que sa
fille souffre et regrette amèrement s'être moquée
d'elle. Doucement, elle s'approche d'elle et lui
entoure les épaules.
Bien qu'elle n'ait pas été mise au courant des déboires sentimentaux de sa fille, son instinct lui fait poser les bons gestes et trouver les mots justes.
—
Pauvre chouette, dit-elle en écartant une mèche de
cheveux sur son front tout en essuyant ses joues.
Viens, ma grande.
Je pense qu'on a grand besoin de se changer les idées, hein?
Diane se calme peu à peu et sort son mouchoir pour la troisième fois de la journée.
Lorsque
sa mère est sûre que la tempête est passée, elle ouvre
la porte et sort, mais Diane demeure dans le vestibule
pendant quelques instants encore. C'est samedi.
Elle et Lucie iront au club, ce soir... Et pour la dernière fois, elle repense à Charles et lui fait ses adieux définitifs. Puis elle aperçoit la petite frimousse dans la glace du vestibule et lui sourit. « Y'a pas à dire, t'as quand-même une sacrée belle gueule, Diane » dit-elle en se faisant un clin d'oeil. « Tant pis pour toi, Charly-baby ».
Puis elle aperçoit sa mère qui l'attend patiemment sur le trottoir et elle sort à son tour.
Sur
le seuil de la porte, un vent doux et ennivrant, chargé
de parfums printaniers, la caresse et l'invite à
danser. Comme un magicien complice, il emporte
avec lui ses chagrins et balaie son passé.
« C'est le vent du renouveau », songe-t-elle
en prenant une grande inspiration. Elle sent
qu'elle est en train de faire peau neuve et que bientôt
(qui sait, peut-être même ce soir!) l'avenir lui
appartiendra à nouveau.
La terre entière lui appartiendra! songe-t-elle avec euphorie.
Forte
de cette certitude, elle tourne le dos à la maison et
se dépêche d'aller rejoindre sa mère.
Comme
deux gamines, elles partent bras-dessus,
bras-dessous. Elles s'en vont pratiquer le sport
favori de toute femme digne de ce nom : le shopping.
Elle vont s'acheter des tas de fringues nouvelles et du
maquillage tout neuf; peut-être même passer chez la
coiffeuse si elles ont le temps. Et dans quel
but, croyez-vous?
Mais... la chasse à l'homme, voyons!
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