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C'est
l'hiver, une autre longue nuit tire à sa fin et Mario,
employé d'entretien de 58 ans, séparé et sans enfants,
traîne son chariot dans la grande tour à bureaux
déserte du centre-ville où il vide les cobeilles à
papier des p.d.g. et des secrétaires toutes les nuits
depuis près de huit mois.
Comme
un automate, il ouvre chaque bureau, fait la lumière,
vide machinalement le contenu des corbeilles dans la
poubelle de son chariot, époussette sommairement les
pupitres, puis il referme et verrouille les portes une
à une avant de passer aux étages suivants.
Bien
sûr, il pourrait comme tant d'autres rester
confortablement chez lui à attendre tous les mois son
chèque du bien-être.
Mais c'est un honnête homme et bien qu'il ne soit pas très instruit, une certaine fierté l'empêche d'avoir recours à ce genre d'assistance pour assurer ses besoins les plus élémentaires. D'ailleurs, songe-t-il, avec un peu de chance il terminera sa première année à l'emploi des Entretiens Poli-Net l'été prochain et aura droit à deux belles semaines de vacances.
Après
tout, dans ces corridors silencieux aux tapis moelleux
et aux lumières tamisées, il se sent bien au chaud et
en sécurité en ces froides nuits d'hiver. Et puis, le
travail comporte parfois quelques bénéfices
inattendus. Par exemple, juste avant Noël, Mlle
Pelletier, la réceptionniste du 20e, avait laissé sur
le comptoir une petite carte de voeux pour la saison
des Fêtes adressée au " personnel de l'entretien
".
Ça lui avait fait chaud au coeur et depuis ce jour, chaque fois qu'il pénétrait dans ce bureau, il avait l'impression d'entrer chez une amie même s'il ne l'avait jamais rencontrée. Et toujours, il époussetait soigneusement son pupitre jusqu'à ce que sa surface brille comme un sou neuf.
Dernièrement,
Mlle Pelletier avait pris l'habitude de laisser sur son
pupitre un plateau de biscuits à l'intention des
visiteurs.
Mario s'en délectait toutes les nuits et le lendemain, le plateau était immanquablement rempli à nouveau. Quelle fille généreuse devait être cette Mlle Pelletier!
Longtemps
il a tenté d'imaginer quel genre de personne elle
pouvait bien être.
Était-elle jeune? Jolie? Mariée? Séparée, peut-être? Oh, un peu de rêve n'a jamais nui à personne, songeait-il, sachant très bien que celui-ci, comme tant d'autres, se fondrait dans la brume de ses nuits.
Mais
un heureux hasard voulut qu'il fit la connaissance de
cette fée mystérieuse, un soir où elle avait dû passer
une nuit entière au bureau afin de terminer un long
rapport.
Mlle
Pelletier était une jeune femme toute mignonne aux
longs cheveux bruns et aux yeux noisette.
Ce qui le frappa, c'était la douceur de ses yeux. " Comme ceux d'une biche " avait songé Mario, le coeur tout attendri. Elle s'appelait Suzanne, avait vingt-quatre ans et était encore plus jolie qu'il ne se l'était imaginée.
Il
savait bien qu'un monsieur de son âge ne pouvait
espérer échanger rien de plus que de simples civilités
avec une si jeune demoiselle de la classe de Suzanne
Pelletier.
Aussi se contenta-t-il de la remercier poliment pour les généreux biscuits.
-
Il n'y a vraiment pas de quoi, lui avait-elle répondu
en inclinant la tête et avec un sourire si engageant
que notre ami en ressentit un véritable coup de
poignard au ventre.
Et
depuis lors, de nuit en nuit, de rêve en rêve, il
veille plus que jamais à ce que le bureau de la belle
soit toujours d'une propreté impeccable.
D'ordinaire,
Mario ne porte aucune attention au contenu des
corbeilles qu'il manipule.
Mais cette nuit, alors qu'il se penche une fois de plus sur celle de Mlle Pelletier, il trouve par terre une note toute chiffonnée qu'elle avait dû échapper. Il la ramasse, hésite longuement mais ne peut résister plus longtemps. Il déplie le billet et y lit : Rappeler P. Rinfret pour confirmer notre rendez-vous de vendredi soir.
Oh,
songe-t-il avec un pincement au coeur, elle a sûrement
un amoureux. C'est bien de son âge, conclut-il,
la mort dans l'âme.
Il
poursuit sa besogne mais le nom de P. Rinfret ne cesse
de lui trotter dans la tête.
En fait, ce nom ne lui est pas tout à fait inconnu; il lui semble l'avoir déjà vu quelque part...
Ah,
ça y est! se souvient-il enfin. Ce doit sûrement
être Pierre Rinfret de Rinfret, Marceau & Jolicoeur
à l'étage au-dessus.
Sans doute Mlle Pelletier et lui sont-ils...
"
Voyons " s'admoneste-t-il intérieurement, "
elle a bien le droit de fréquenter qui elle veut "
fait-il en se remettant stoïquement au travail une fois
de plus.
À
l'étage suivant, quand il arrive dans le bureau de P.
Rinfret pour y faire le ménage, il ne peut s'empêcher
de remarquer plein de petits papiers chiffonnés sur son
pupitre. Hésitant, il regarde autour de lui pour
s'assurer qu'il est fin seul puis il en saisit un, le
déplie et se met à lire :
"
Meurtre de Suzanne Pelletier, vendredi 8 mars à 20 h
dans le 2015 : ne rien laisser au hasard "
Bon
sang! sursaute Mario, est-ce que Mlle Pelletier serait
en danger de mort? Mon Dieu, quelle
horreur!
" Non, je rêve ", songe-t-il en rechiffonnant le billet, " Je dois sûrement faire erreur ".
Poussé
par la curiosité, toutefois, il ne peut s'empêcher de
contempler les autres billets et il en saisit un
deuxième :
" Départ pour Los Angeles le lendemain du Meurtre. Contacter l'agence de voyage. "
Décontenancé, il se rue sur les autres billets et les déplie de ses maines tremblantes :
" Vacances bien méritées - rappeler ma secrétaire pour les derniers préparatifs. "
" Recueillir encore deux témoignages pour la couverture et l'affaire est dans le sac. "
"
Nul besoin de publicité - les policiers, tout le monde
achète ça sans même y penser. "
-
Bon sang, ce Rinfret s'apprête à disparaître à Los
Angeles avec sa secrétaire le lendemain du crime!
Il a déjà en poche des faux témoignages et va même
s'acheter la complicité de policiers pour étouffer
l'affaire! Quel cauchemard!
Il
relit les notes une à une et tente de se convaincre
qu'il se trompe. S'il s'agit véritablement d'un
complot pour assassiner Mlle Pelletier, Dieu sait qu'il
s'en voudra longtemps de n'avoir rien fait pour
l'aider.
Il connaît le lieu, la date et l'heure du crime. Le 8 mars, c'est... vendredi soir prochain!!!
Il
doit absolument faire quelque chose. Et
vite. Mais quoi? Alerter la police?
Et s'il se trompait?
Pauvre
Mario. Même s'il alertait les autorités,
songe-t-il, le prendrait-t-on seulement au sérieux?
Que valent les dires d'un simple employé d'entretien? On croira sûrement à un pauvre type en mal de sensations fortes ou en quête d'un peu de publicité. Et puis, on voudra des preuves. Les billets de Rinfret? Qu'est-ce qui prouve qu'il ne les a pas lui-même fabriqués? Ça s'est déjà vu, pense-t-il en songeant aux nombreux faits divers qu'il lit régulièrement dans les journaux.
S'il
criait au meurtre et que le tout s'avérait une fausse
alerte, il risquerait alors tout un scandale. On
l'accuserait d'avoir fourré le nez dans la sacro-sainte
paperasse de la Compagnie, d'abus de confiance, de
violation du secret professionnel. Autant dire
adieu à son emploi chez Poli-Net et finis la sécurité
d'emploi, les bonis de Noël et les vacances
d'été. Non, il lui faut trouver une autre
solution.
Bouleversé,
il termine sa ronde en oubliant de vider la corbeille
de Rinfret et rentre chez lui le coeur tourmenté.
Au lit, il n'arrive pas à fermer l'oeil et déjà, un soleil blême pointe ses premiers rayons dans un trou du vieux store de sa fenêtre. Soudain, il lui vient une idée et il se lève d'un bond. Il passe à la cuisine, se fait une tasse de café pour mieux réfléchir et se met à table.
Vendredi
soir prochain, songe-t-il, à 8 h pile, il ira au bureau
de Mlle Pelletier sous prétexte de faire sa ronde plus
tôt que d'habitude. Jamais Rinfret n'osera
toucher à Mlle Pelletier en présence d'un témoin, ne
fut-ce qu'un simple préposé au ramassage des déchets.
Il s'attardera à sa besogne et ce, jusqu'à ce que Mlle Pelletier quitte son bureau pour rentrer chez elle s'il le faut.
Le
vendredi soir, il sort donc bravement de chez lui et se
rend d'un pas agité sur les lieux de son travail.
Il déverrouille le cagibi au sous-sol de l'édifice où
se trouve son chariot, ramasse ses chiffons et son
balai, puis il prend l'ascenseur jusqu'au 20e.
Arrivé à l'étage, il constate une agitation peu commune
dans les corridors. Comme il ne fréquente jamais
les bureaux pendant les heures d'affaires, ça lui fait
tout drôle de voir tout ce monde important déambuler
autour de lui.
Il est 19 h 55. C'est l'heure, songe-t-il en fermant les yeux et en serrant les poings.
Prêt
pour la bataille, son chariot devant lui, il se dirige
tout droit vers le bureau de Mlle Pelletier.
Devant la porte close, il hésite quelque peu. Enfin, il prend une longue inspiration et ouvre doucement. En l'apercevant, Suzanne Pelletier l'accueille avec son sourire habituel.
-
Bonsoir, Mario! dit-elle. Ah, mais c'est de la
grande visite!
Quelle belle surprise! fait-elle en se levant pour l'accueillir.
-
Oh, euh... bonsoir, mam'zelle Pelletier, balbutie Mario
en saisissant la main tendue. Ne vous dérangez
surtout pas pour moi.
Il y a un petit changement à l'horaire et je... je fais ma ronde un peu plus tôt que d'habitude, ce soir.
-
Oh, mais Mario, une petite pause ne vous fera sûrement
pas de mal.
Tenez, dit-elle en lui tendant le plateau de biscuits, prenez-en un. C'est bon pour le moral.
-
Merci, mam'zelle Pelletier, dit-il en se servant, bien
qu'il n'ait pas le coeur à avaler quoi que ce soit.
- Appelez-moi Suzanne, vous voulez bien? dit-elle.
Il
croit déceler chez elle une certaine nervosité.
Des gestes vifs? Des yeux plus brillants qu'à l'habitude? Il ne saurait dire. Peut-être est-elle déjà au courant du danger qu'elle court...
Sur
les entrefaites, un homme dans la trentaine et aux
cheveux très courts, encravaté jusqu'aux oreilles et
revêtu d'un veston classique, passe la tête dans le
cadre de porte et fait un salut entendu à la belle
Suzanne.
-
Oh, Pierre! Te voilà enfin! dit cette dernière.
Mais entre, je te prie! Et viens que je te présente Mario, notre employé d'entretien.
-
Salut, fait distraitement Rinfret en inclinant la tête
tout en faisant signe à Suzanne de se hâter.
Dépêche-toi, Suzie, dit-il sur un ton prseque
impatient, on t'attend à la salle de conférence.
Mario,
qui décide de se mettre à l'ouvrage, a Rinfret à
l'oeil. Sans s'interposer, il laisse toutefois le
couple s'apprêter à sortir mais continue d'écouter leur
conversation.
Sur le pas de la porte, Suzanne se retourne :
- Dites, Mario, vous voulez bien refermer à clé quand vous sortirez?
- Entendu, mam'zelle Pelletier, comptez sur moi.
Leurs
pas s'éloignent dans le corridor et leurs voix se mêle
à la cohue.
L'étage bouillonne d'une activité fébrile et tout ce monde semble se diriger vers la salle de conférence.
Quand
le corridor est enfin vide et que Mario est sûr qu'ils
sont tous enfermés dans la fameuse salle, il quitte le
bureau de Suzanne et s'avance vers la grande salle sur
la pointe des pieds. Il colle son oreille à la
porte close et écoute le brouhaha, mais il entend plein
le monde parler en même temps et n'arrive pas à saisir
un traître mot de ce qui se dit.
Mais
qu'est-ce qu'ils foutent tous là-dedans, à la
fin! Et puis, bon sang, ce blanc-bec de Rinfret
n'aura tout de même pas l'audace de tuer Mlle Pelletier
devant tous ces témoins!
Soudain,
il entend clairement l'assemblée qui, à l'unisson, se
met à compter à rebours :
- DIX! NEUF! HUIT!
Le coeur de Mario se met à battre comme un tambour.
- SEPT! SIX! CINQ!
Il doit agir. Et tout de suite!!!
- QUATRE! TROIS! DEUX ...
N'y
tenant plus, il fonce, ouvre la porte toute grande et
demeure abasourdi devant le spectacle qui l'attend.
-
UN !!! s'écrie l'assemblée en levant son verre à la
santé de Mlle Pelletier, entourée d'admirateur venus
célébrer le lancement de son roman policier intitulé
Meurtre sans scrupules.
-
Oh, s'écrie aussitôt Suzanne en apercevant son ami,
mais c'est Mario, mon vaillant chevalier!
Entrez donc, Mario! Venez célébrer avec nous. Allez, tout le monde, laissez passer le gentil monsieur! Vite, qu'on serve à boire à mon ami Mario! dit-elle en venant à sa rencontre.
Lorsqu'elle
le rejoint, elle lui fait la bise et Mario,
complètement déboussolé parce que n'y comprenant
toujours rien, se sent vasciller sur ses jambes.
Heureusement, on lui tend déjà un verre qu'il
s'empresse de vider d'un trait.
-
Ha, sacré Mario, je savais que vous étiez un gars
capable! s'écrie Suzanne en lui entourant amicalement
les épaules.
Dans
son euphorie, grisée par l'atmosphère des festivités et
toujours sous l'effet des éloges qui fusent de toutes
parts, elle le prend par la main, l'amène vers ses
invités et commence à faire les présentations.
Ce
n'est qu'à ce moment qu'il constate enfin les bannières
qui tapissent les murs de la grande salle :
" MEURTRE SANS SCRUPULES "
Premier roman de Suzanne Pelletier, déjà consacré best-seller de l'année!
Publié par les éditions Rinfret, Marceau & Jolicoeur
Témoignages éloquents d'écrivains chevronnés tels ....
Félicitations, Suzanne, la future Agatha Christie!
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