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Deux
ans d'absence, de retraite bien involontaire dans les
bois, et soudain… un beau samedi matin, le téléphone
sonna. Mon amie Sofia m'invita à prendre un café,
pour rompre ce long silence qui lui était nécessaire
après sa perte de l'emploi sur lequel reposait le
centre de sa vie alimentaire/sécuritaire. Ce même
jour, nous nous rencontrâmes à l'endroit habituel,
situé sur le chemin de la Reine-Marie. Comme elle
avait l'air changée, remarquai-je… Je la questionnai
pour ouvrir le dialogue, dis-moi ce que tu as fait de
bon de ce temps de liberté provisoire que le destin t'a
alloué? C'est alors qu'elle me raconta comment
elle avait fait pour survivre. J'ai découvert,
dit-elle, un nouveau filon, la spécialité du faible ou
le " commerce du vulgaire ", si tu préfères.
J'ai
commencé par avoir besoin d'un poêle pour me chauffer
et comme je n'avais pas les petits sous pour l'acheter,
j'ai consulté les " petites annonces " sur
Internet.
À ma grande suprise, je découvris une section " communautaire " où des gens donnaient gratuitement leurs vieilleries, tandis que d'autres les offraient pour une obole et, une fois l'affaire dans le sac, courent chez le dépanneur pour s'acheter un billet de loterie. Et en bout de ligne courriel, un poisson a mordu. Après coup, ce fut une laveuse et, de jour en jour, tel un " joueur ", mon appétit grandissait et la passion de la communication avec un inconnu excitait mon imaginaire peuplé de tous les possibles : une main qui se tend, une porte qui s'ouvre... Enfin, mon ogritude n'avait de limite que l'espace que j'occupais, calculé au mètre carré. C'est ainsi que je suis devenue une " acheteuse compulsive ", en fabulant, j'attirais la pitié des gens. La providence a également pourvu à mon manque de compagnonnage. Et oui, j'ai fait la connaissance d'un type super, vulgaire à tes yeux de petite bourgeoise, mais bon pour moi car d'autres besoins se faisaient également sentir, tels la tendresse. Après l'amour, je lui concoctais chaleureusement un repas frugal. Notre relation est toujours sur le même mode mineur, elle n'évolue dans aucun sens, sauf de me bercer du sentiment illusoire d' " être vivante ".
Où
allons-nous ma chère Sofia ? Oh! comme je ne
souhaiterais pas être réduite à cet état de faiblesse
et contrainte à vivre dans les meubles des autres, ni à
me nourrir, tel un pigeon, des miettes sèches jetées
sur le pavé par le boulanger du coin qui sue sang et
eau toute la sainte journée.
Mais comme le trottoir devenait un vrai dépotoir, il a changé sa tactique : il laisse le pain durci dans son emballage plastique et le pigeon doit déployer plus d'efforts en picotant, pour obtenir sa quote part dans la vie. Je sais que tu ne l'as pas choisi, c'est pourquoi je ne te juge pas.. mais j'essaie plutôt de comprendre ce qui se passe actuellement. N'est-ce pas là un indicateur d'un changement de civilisation? Mais tout le monde y gagne, diras-tu. Je suis d'accord mais à part d' " apprendre à pêcher " dans la gigantesque poubelle publique de l'Internet payant, où va ta créativité? Que fais-tu de ton art, qu'as-tu peint depuis? À défaut d'encouragement d'acheteurs, et surtout du manque d'inspiration, j'ai tourné momentanément mon regard vers la contemplation des "Oréades " de Bouguereau.
Je
ne peux pas te blâmer de vouloir te venger des
inégalités sociales, car il s'agit bien là d'une
réalité avec laquelle l'homme a toujours dû composer
depuis le début des temps;
encore moins de te taxer de lâche, de fraudeuse ou de menteuse comme " certains " qui entrent au pays. Elle n'invente pas, elle qui a longtemps oeuvré dans le monde de l'Humanitas où elle a croisé quelques " acteurs " et entendu des balbutiements de leur discours de " persécutés ". Tout au plus, t'accuserait-on d'être victime de ta propre crise de lucidité…
Pour
l'acheteuse comblée que tu es devenue, vivant dans le
" gros luxe ", lot magique de la loterie
commune, sans le moindre sentiment de culpabilité, à
force de déployer de l'énergie pour gérer ce nouveau
commerce qui te permet d'obtenir la chose tant désirée,
on peut dire qu'un véritable " entrepôt de
l'imaginaire " vient de naître, l'Internet, où la
culture et le vulgaire se côtoient. Le second, le
" faible ", curieusement, valorise le premier
" le fort ". En sortant du café, elle
me dit spontanément : " la prochaine fois je
t'apporterai " L'Océan " ".
Je lui ai souri et, en soliloquant, je me rappelai : " Ah! oui…cette huile sur toile qui se refusait à sécher ". Au moment de se séparer, nous nous sommes embrassées à la française et, d'un regard lumineux, complice, fraternel et universel, tel celui d'un voyageur solitaire, avons remercié tous les bienveillants donateurs qui contribuent à " embellir notre demeure ", doux reflet de la mosaïque divine.
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