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Elle
avait treize ans ; son petit frère en avait six et il
la suivait partout. Comme une queue de veau,
disait-elle. C'était un petit Lion blond qui
quémandait sans cesse de l'attention.
Elle, elle s'appelait Mélanie. Elle était née sous le signe de Mercure et avait nulle envie de jouer à la mère.
Vingt fois par jour le petit Léo l'accaparait pour
mille et une raisons. Pour voir ce qu'elle
faisait, à qui elle téléphonait, ce qu'elle lisait, ce
qu'elle mangeait.
Lorsqu'il empiétait sur son territoire, qu'il s'asseyait trop près avec ses mains collantes et ses relents de gomme baloune, c'en était trop : elle se levait d'un bond et allait se réfugier au salon avec un magazine qu'elle feignait de lire. Et ça marchait à tout coup car il partait jouer ailleurs, à la recherche de quelqu'un de plus coopératif.
Témoin,
sa mère disait « Mélanie, il faut que tu comprennes :
tu es sa grande soeur et à ses yeux, ce que font les
grands est toujours plus intéressant ».
Un
jour qu'il tallonnait sa soeur en geignant « Quand
est-ce qu'on va aller au magasin? Tu as dit qu'on irait
au magasin alors quand est-ce que tu vas m'emmener ? »,
sa mère lui dit du fond de la cuisine « Fais donc un
petit effort, Mélanie?
Ça ne te fera pas de mal, tu vois bien qu'il s'ennuie! C'est ton petit frère, après tout. Et il est bien trop jeune pour sortir tout seul. » Un torchon à la main, elle apparut dans l'embrasure de la porte du salon :
—
Et puis ça va te faire du bien de bouger un peu au lieu
de rester là, effoirée dans le fauteuil à lire tes
magazines bébêtes. »
Sentant
la partie gagnée, Léo lui fit un pied de nez et se mit
à se dandiner devant elle en chantonnant « Tu vas
m'emmener hé-hé, tu vas m'emmener! »
— La ferme! hurla-t-elle. Et habille-toi vite parce que ne t'attendrai pas trois heures!
Il
déguerpit aussitôt mettre son coupe-vent et revint au
galop l'attendre près de la porte.
Puis tous deux sortirent et prirent l'autobus jusqu'à la Plaza St-Hubert. C'était samedi après-midi et elle s'imaginait au centre d'achat avec sa meilleure amie. Peut-être y aurait-elle rencontré Tony, le beau Tony qui lui avait souri à deux reprises derrière le comptoir chez Burger King.
Au lieu de cela, elle traînait son petit frère qui ne
cessait de jacasser et de sautiller sur le trottoir à
ses côtés. Exaspérée, elle dit :
—
Arrête donc de sauter et marche comme il faut,
veux-tu! Et puis cesse ton babillage, bon sang
...
Penaud, il ralentit le pas et dit, tête baissée :
—
Je vais le dire à maman que tu te mets du
maquillage. Je t'ai vue fouiller dans son sac à
main, l'autre jour, dans la salle de bain.
—
Ah oui? Eh bien si tu es si intelligent, pourquoi
tu vas pas magasiner tout seul, hein?
— Je sais très bien comment y aller tout seul, si tu veux savoir! dit-il, piqué.
— Ouais-ouais ... Essaie donc de retourner à la maison tout seul, juste pour voir.
— Je vais le dire à maman que tu as pris son ...
— Ça suffit, non?
Elle
le sentit alors se distancer et traîner le pas derrière
elle. Lorsqu'elle se retourna, elle le vit qui
regardait la vitrine d'un magasin et faisait semblant
de l'ignorer. Sur ce, elle eut une envie
irrésistible de lui servir une bonne leçon.
Pendant
qu'il lui tournait le dos, elle s'esquiva et entra dans
la boutique la plus proche. Le surveillant de
l'entrebâillement de la porte, elle vit qu'il la
cherchait partout et le laissa pâtir quelques instants
encore, question de faire profiter « la leçon ».
Lorsqu'il disparut de son champ de vision, elle compta
jusqu'à trois, rouvrit la porte et sortit. Mais
il n'était plus sur le trottoir. Où était-il
passé?
Il
avait sûrement dû paniquer et était parti à sa
recherche. Elle balaya d'un coup d'oeil les
boutiques avoisinantes, revint sur ses pas et fouilla
le trottoir dans les deux sens. Elle entra dans
plusieurs boutiques, questionna des inconnus et en
ressortit bredouille. Pour la première fois, elle
commença réellement à s'inquiéter et entendait déjà sa
mère la traiter d'irresponsable.
Mais où était-il donc passé, le p'tit ver de terre!
Soudain,
elle entendit des coups de klaxon, une kyrielle de
jurons et une rumeur monter du coin de la rue, à
environ vingt mètres de là. Accourant sur les
lieux, elle s'approcha et vit, au milieu des curieux,
cinq jeunes gars en blue jeans et t-shirts noirs beaucoup plus âgés qu'elle. Ils étaient tous descendus de bicyclette et cherchaient visiblement la bagarre. Se faufilant plus avant, elle aperçut le plus costaud d'entre eux, légèrement blessé à une main, qui tenait son petit frère Léo par le colet et l'invectivait.
—
C'est ta faute, p'tit morveux!
Et prenant la foule à partie, il disait : Vous l'avez vu, hein, vous l'avez tous vu? Il a traversé sans regarder et il m'a foncé dessus. J'ai dû virer d'un coup sec pour l'éviter, puis l'auto m'a frappé! Et regarde ce que t'as fait à mon bicycle, espèce de p'tit morpion. J'ai ben envie de t'crisser une bonne volée!
Léo se débattait et pleurait à chaudes larmes en criant :
—
Attends que ma grande soeur revienne, elle va te
fourrer un coup de poing sur la gueule!
Mélanie
vit cinq paires d'yeux fous scruter la foule et crut
qu'elle allait s'évanouir.
Prise de panique, elle sentit une sueur froide lui couler dans le dos. Allait-elle se jeter dans la gueule du loup ou bien prendre lâchement la fuite? Mais trop tard : Léo l'avait repérée. Se détachant de toutes ses forces de l'emprise du gars en furie, il accourut en trombe et s'accrocha à son manteau en hurlant :
— C'est elle, c'est ma soeur et elle va te fourrer son poing sur la gueule!
Mélanie
vit alors le blessé s'avancer vers elle en boitant.
Sa main gauche saignait et elle crut un instant qu'il allait lui flanquer une râclée. À cet instant précis, un grand monsieur dans la quarantaine s'interposa et dit :
—
Hé, hé!
Voyons, qu'est-ce qui se passe ici, hein? Un peu de calme, s'il vous plaît. Un accident? Bien sûr, c'est un accident. Montre ta main, toi, le grand. Ah, je vois : une égratignure ; c'est bien ce que je pensais. Une simple, une toute petite égratignure de rien du tout. Hmm... non mais un grand gaillard comme toi va pas chiâler pour ça, hein?
Et
sans lui laisser le temps de riposter, il enchaîna : «
Écoute, tu peux dire que tu tombes pile, toi : j'ai
justement ce qu'il faut pour soigner ça.
Attend-moi une minute. » Puis se ravisant : « Non, viens plutôt avec moi ».
Se
frayant un chemin dans la foule, l'homme suivi du
blessé se dirigèrent près d'une auto stationnée à deux
pas de là. Le monsieur ouvrit la portière, en
sortit une trousse de premiers soins et commença à
panser la main meurtrie.
Jetant un coup d'oeil sur Mélanie et son frère, il leur fit signe de partir. « Je m'en occupe », fit-il de la tête. Le blessé ne cessait de zieuter Mélanie mais le monsieur, posté entre les deux, lui barrait partiellement la vue et Mélanie en profita pour saisir la main de Léo et s'éloigner des curieux.
Encore
sous le choc, elle se rendit compte à quel point elle
tremblait.
Ses jambes, soudain devenues molles comme deux guenilles, avaient peine à la supporter. Sans s'en rendre compte, elle avait machinalement repris le chemin du retour et en moins de deux, ils se retrouvèrent tous deux à l'arrêt d'autobus. Reprenant peu à peu ses sens, elle regarda son frère et prit conscience pour la permière fois du petit visage effaré souillé de larmes. Elle sortit des papiers-mouchoirs de sa poche et l'essuya tout doucement en disant :
—
Ce n'est rien, pitou. Ne t'en fais pas.
C'est rien qu'un grand niaiseux, ce gars-là. Il n'avait qu'à regarder où il allait, hein, Léo? Tiens, prend ce kleenex et mouche ton nez bien comme il faut. C'est ça, comme ça.
— J'ai pas fait exprès, tu sais, dit-il en hoquetant, je te cherchais partout...
—
Ne t'en fais plus, mon chou : tu es avec moi maintenant
et je ne te quitte plus d'un poil, c'est juré.
Tiens-moi bien la main, là, comme ça.
Ah, si jamais je le revois, cette espèce de grand twit ...
— Tu vas lui flanquer ton poing sur la gueule, hein Mélanie ?
—
C'est ça, dit-elle, les larmes aux yeux, et il va s'en
rappeler longtemps.
Je vais lui en servir un bonne, crois-moi!
Il aurait bien voulu.
Elle aussi, d'ailleurs.
Mais ils se turent tous les deux.
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