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Loin
de la grande ville, au creux des montagnes, gît un
petit village englouti au fond d'un lac.
Je
roule sur les autoroutes depuis l'aube et je m'enfonce
à présent au coeur d'une forêt toujours plus dense. Il
est trois heures de l'après-midi et ma voiture cahote
dans un chemin de terre à peine carrossable qui
s'arrête devant un vieux bâtiment de bois
vermoulu. Tel un vieux magasin général, ses murs
sont tapissés de vieilles réclames de Coca Cola et de
farine Five Roses. Il est construit sur pilotis
et surplombe un lac merveilleux entouré de
montagnes. D'après la carte, c'est ici que se
trouve le fameux lac.
Je
me gare devant le bâtiment et éteins le moteur, puis je
descends de voiture et m'étonne à quel point tout est
calme ici. Seul le vent dans les pins et le
clapotis des vaguelettes sur la grève meublent le
silence. L'air embaume la terre fraîche et l'épinette.
Quelques gros nuages d'automne jouent à cache-cache
avec le soleil et c'est plutôt frisquet; mais le lac,
qui doit faire un demi kilomètre, scintille de tous ses
diamants. Difficile de croire qu'un paysage si
bucolique puisse masquer une si terrible tragédie,
songeai-je.
Sous
le bâtiment, une pente de trèfle et de luzerne descend
vers une petite grève où une demi-douzaine de chaloupes
amarrées semblent attendre des touristes qui ne
viendront pas. En effet, nous sommes fin septembre, la
belle saison est terminée et les six ou sept chalets
entassés aux abords du lac semblent abandonnés.
Question de me dégourdir un peu, je m'étire, fais
quelques sauts sur place puis me dirige enfin vers le
bâtiment.
"
Chambres à louer " dit une affiche sur la porte
grillagée. C'est donc une auberge.
J'ouvre et une clochette tinte au-dessus de ma tête. L'intérieur, plutôt sombre malgré les fenêtres, laisse entrevoir un vieux poêle à bois dans un coin ainsi que trois petites tables recouvertes de nappes à carreaux près d'une fenêtre. Tout au fond, près de la caisse, un tas de denrées sont entassées pêle-mêle sur le comptoir : croustilles, journaux, magazines, fil à coudre, ampoules électriques, agrès de pêche. Une paire de grosses bottes de caoutchouc est posée nonchalamment sur le congélateur à crème glacée. Je me penche au-dessus du congélateur où des contenants de " Vers à vendre " côtoient les Pop Sicle et la Sealtest.
Je
m'apprête à crier " Y a-t-il quelqu'un? "
quand un rideau s'écarte derrière le comptoir et un
vieux monsieur barbu en chemise à carreaux apparaît,
pipe à la bouche. Il louche passablement et ses yeux
gris sont couverts d'épaisses cataractes.
Il me fait penser à un vieux loup de mer.
- Bonjour, mam'zelle, dit-il, puis-je vous aider?
- Bonjour. Dites-moi, la route semble s'arrêter ici. Est-ce bien la fin de la 57?
- Eh oui, dit-il. Plus haut que ça, c'est le pays de l'ours pis du caribou.
- Ah... Et y a-t-il un chemin qui contourne le lac?
- Non. Pour aller l'aut' bord, y faut y aller en chaloupe.
- Bon, je vois. Euh, je suis bien à Sainte-Lucie de Manderville, n'est-ce pas?
- Si on veut, dit le bonhomme en mâchouillant le bec de sa pipe.
Il
n'est pas très bavard, songeai-je. Sans doute ne
voit-il pas grand monde dans ce coin perdu; encore
moins de femmes seules. Et puis, sans doute à cause des
cataractes et du strabisme, je ne saurais dire s'il me
voit ou s'il fixe un point derrière moi.
C'est très gênant et j'ai peine à soutenir son regard plus de trois secondes à la fois.
Je tente tout de même d'entamer un brin de conversation.
- Il ne doit pas y avoir grand touristes à ce temps-ci de l'année, n'est-ce pas?
-
En effet, dit-il, la saison est pas mal finie.
Les nuits sont fraîches, l'eau est trop frette pour se baigner et le poisson mord pus.
Sur ce, il continue de mâchouiller sa pipe en silence tout en regardant droit devant lui.
Euh, dis-je, les chaloupes, en bas sur le grève, elles sont à louer?
- Han-han, acquiesce-t-il. C'est deux piastres de l'heure ou cinq pour la journée.
-
D'accord, je vous en loue une, dis-je en fouillant mon
sac à main.
Puis je lui pose la question qui me tracasse depuis longtemps.
- Dites-moi, est-il vrai qu'au fond du lac il y a un village englouti?
Comme
s'il s'attendait à ma question, il retire enfin la pipe
de sa bouche, se tourne vers la fenêtre qui donne sur
le lac et ses yeux s'animent.
-
C'est arrivé en 37, dit-il. J'avais six ans. Le village
florissait au creux de la vallée jusqu'au jour où des
ingénieurs (des gars d'la ville qui se croyaient plus
smats que le Créateur) y ont creusé une fosse pour le
doter d'un réservoir avec l'eau d'une rivière
avoisinante.
Mais quand est venu le temps de remplir la fosse, la digue a lâché. Et en moins de temps qu'y faut pour crier " panique ", la vallée entière a été engloutie et Sainte-Lucie a disparu de la mappe à jamais.
Sur
ce, il remet la pipe à sa bouche et continue de
regarder le lac comme pour méditer sur ce qu'il vient
de dire. Et nous demeurons ainsi, tous les deux,
à contempler le spectacle en silence. Qui sait,
songeai-je, peut-être a-t-il lui-même perdu des êtres
chers.
- En effet, soupirai-je enfin, ce dut être tout un drame.
Sur
ce, il secoue la tête comme pour sortir de sa rêverie,
puis il range mon billet de cinq dans la caisse et
m'invite à le suivre sur la grève.
Lorsque
nous y sommes, je remarque aussitôt la peinture
écaillée des chaloupes et vois que la moitié d'entre
elles prennent l'eau.
Quelques agrès de pêche et un vieux coussin défraîchi traînent sur le siège de l'une. Au fond d'une autre, une boîte de conserve vide et toute rouillée flotte dans trois centimètres d'eau boueuse.
-
Oh, dit-il en me voyant hésiter, elles prennent ben un
peu l'eau mais elles sont sécuritaires. Une
demi-douzaine de colosses arriveraient pas à renverser
ces chaloupes-là, croyez-moi.
- Ah, fis-je, soulagée.
Sur
ce, il retire la pipe de sa bouche et regarde le ciel
en plissant les yeux. Il hume un grand coup, puis son
regard se pose pensivement sur le lac.
- Y va y avoir de la brume à souère, dit-il en se grattant la barbe.
Enfin,
il m'indique une barque, " la plus étanche des six
" dit-il, puis il me souhaite bonne randonnée et
s'en retourne vers l'auberge.
Enfin
seule, j'aspire l'air pur à pleins poumons puis lance
mon sac à main sur un siège. Je pousse ensuite la
barque à l'eau et saute dedans, prenant place sur le
siège du milieu. Saisissant les rames, je fais des yeux
un bref tour d'horizon : à ma droite, il y a les
chalets; à gauche, c'est la grande nature.
J'opte pour la gauche et commence à longer la berge car j'adore admirer le lit des cours d'eau sous le soleil.
À
mesure que je m'éloigne de l'auberge, le fond
sablonneux passe au gris et je devine aux lignes
sinueuses dans la vase, la lente trajectoire des
moules. Plus loin, des algues, telles de longs cheveux,
se couchent sur mon passage et des petits ménés que la
curiosité fait sortir de leur cache sont attirés par
l'ombre jetée par mon embarcation.
Je vois aussi les cadavres gonflés de gros arbres morts à fleur d'eau que je tente d'éviter pour ne pas m'échouer.
Plus
loin, à l'extrémité gauche du lac, j'aperçois des
nénuphars et m'en approche pour aller les cueillir.
Mais une épaisse couche de feuilles s'enroule bientôt
autour de mes rames et ralentit ma course au point où
je ne peux plus avancer.
Déçue, je fais demi-tour et continue de longer le rivage à une distance plus sûre.
Au
bout d'une heure ou deux, j'ai contourné la moitié du
lac et je vois l'auberge, de l'autre côté, à peine plus
grosse qu'une cabane.
De ce côté-ci, je longe une épaisse forêt de conifères et leurs grosses racines à l'air libre, telles des doigts crochus, s'agrippent sinistrement au rocher qui pique droit dans l'eau. Je ne suis qu'à trois mètres du bord mais ne vois pas le fond. J'imagine alors le terrain escarpé sous moi : une falaise. Brrr...
L'heure
avance et les rayons du soleil faiblissent à vue
d'oeil, mais il fait si bon ici que je continue de
longer la forêt en méditant sur le mystérieux village
englouti.
Si mes calculs sont bons, il doit vraisemblablement se situer au milieu du lac. Il va bientôt falloir songer à rentrer mais je ne peux m'y résigner sans avoir jeté au moins un coup d'oeil.
Sur
ce, je me mets à ramer vigoureusement et lorsque je me
trouve au milieu du lac, je scrute les profondeurs tout
en continuant d'avancer lentement.
Le vent est enfin tombé, la surface de l'eau est lisse mais je n'y vois que du noir.
Pour
me reposer un peu, je rentre les rames et laisse
glisser ma barque sur son élan. Je me lève
ensuite et marche vers la proue où je m'allonge à plat
ventre. De là, je regarde défiler l'onde sous mes
yeux. Les rayons obliques du soleil percent le
jais et la surface ressemble à du verre noir.
Quelle couleur étrange. Et quel gouffre...
Soudain,
je sursaute : là, à environ un mètre sous l'eau,
j'aperçois quelque chose qui ressemble à...
Bon sang, on dirait un crucifix! Un crucifix piqué droit sur... Ah, mais je ne rêve pas : c'est le clocher d'une église!!! Je vois même sa pente lisse qui se perd dans les abîmes... Oh, zut : ma barque qui continue d'avancer sur son élan et voilà que le clocher disparaît dessous. Je cours à l'autre bout de l'embarcation mais j'arrive juste à temps pour le voir disparaître à nouveau.
Vite,
je me précipite sur les rames, pagaie à reculons et me
penche au-dessus de l'onde. Ça y est : je le vois
bien, cette fois. Je fais quelques manoeuvres pour
stabiliser la chaloupe et rentre les rames pour éviter
de perturber la surface de l'eau.
Il n'y a plus aucun doute : il s'agit bien du clocher d'une église. Je flotte à plusieurs mètres dans les airs, au-dessus d'une église! Ouf, de quoi vous donner le vertige, quand on y pense!
Je
saisis alors une rame et la plonge pour tenter de
toucher le crucifix, mais c'est plus profond que je
croyais (évidemment, les distances sont trompeuses sous
l'eau).
J'ai beau enfoncer le bras jusqu'à l'épaule mais je n'atteins toujours pas ma cible; de plus, la rame ne fait que remonter à la surface. Résignée, je la range à mes pieds et reste debout à contempler le spectacle sous mes yeux.
Il
faut absolument que je me renseigne auprès du vieux
loup de mer, me dis-je. Il doit bien connaître quelques
détails sur la tragédie. Combien de gens ont-ils péri?
A-t-on réussi à rescaper des naufragés? A-t-on jamais tenté de récupérer des objets engloutis? Y a-t-il des photos des disparus? Il doit bien exister des témoignages quelque part, des annales paroissiales, par exemple.
Je
consulte ma montre : presque 18 h! Le soleil couchant
décline à vue d'oeil, l'air est franchement cru et je
me mets à grelotter.
Je fouille mon sac à main et en ressors un cardigan que je boutonne jusqu'au cou. Quand les derniers rayons ont disparu derrière la montagne, une brume insidieuse s'élève et m'encercle de toutes parts. À présent, je ne distingue même plus le clocher sous l'eau tant il fait sombre. Je me résigne donc à rentrer, quitte à passer la nuit à l'auberge pour revenir voir ça de plus près le lendemain.
Lorsque
j'accoste enfin sur la grève, il fait presque
nuit. J'ai des ampoules aux mains, je suis
transie et franchement vannée. Je me traîne jusqu'à
l'auberge et le vieux loup de mer m'indique une chambre
au deuxième.
Il dit que la vue du lac est y superbe, le matin. Je le remercie, allume la lampe de chevet et lance mon sac à main par terre, me promettant de lui poser mille questions le lendemain. Pour l'instant, je ne pense qu'à m'affaisser sur le lit et en moins de deux, je sombre dans le rêve.
Je
deviens amphibie.
Je nage sous l'eau et me dirige instinctivement vers l'église engloutie. Telle une sirène, je me glisse à l'intérieur par un trou béant où jadis était la porte d'entrée. Une douce lumière baigne partout et me révèle enfin les trésors enfouis : de chaque côté de la nef, plus d'une douzaine de statues phosphorescentes montent la garde jusqu'à l'autel à l'avant, où repose le tabernacle.
Attirée
par sa lueur rougeâtre, je m'avance vers l'autel tandis
que les flammes de milliers de lampions vacillent sur
mon passage. Que le feu cohabite ainsi avec l'eau
me semble tout naturel et je continue, fascinée,
d'explorer le lieu sacré.
Des
vitraux, illuminés par je ne sais quelle lumière
divine, jettent des coloris rouges et or partout.
Sur la nappe blanche de l'autel sont couchés un calice
et un ostensoir entre lesquels des petits poissons
vif-argent nagent et s'entrelacent. Comme mue par une
intuition, je lève les yeux et aperçois au plafond une
fresque de Neptune : un personnage au regard
insaisissable et d'une beauté inouïe.
Il n'y a plus aucun doute : je suis au coeur du fameux Royaume et confonds, pendant quelques instants, divinité et volupté.
Dans
la quiétude de ce lieu divin où ni le temps, ni la
raison n'existent, je voudrais me lover pour l'éternité
quand j'entends soudain des coups répétés secouer les
murs de l'église : Bang! Bang! Bang!
Je
me réveille en sursaut et comprends vaguement qu'on
frappe à la porte de ma chambre.
Dans ma fièvre, je m'entends balbutier :
- Qui est là?
- C'est moi, dit la voix familière du vieux loup de mer.
Péniblement, je me lève et titube jusqu'à la porte pour aller lui ouvrir.
-
Oh, excusez-moi, dit-il en apercevant mes yeux bouffis.
Je voulais juste vous dire que ma femme vient de
rentrer et qu'elle se fera un plaisir de vous faire à
souper.
Je me frotte les yeux et lui souris.
- C'est gentil, dis-je, mais je suis si fatiguée que je n'ai même pas faim.
-
Comme vous voudrez, dit-il. Mais si jamais vous changez
d'idée, vous êtes la bienvenue.
Et pis, euh, s'cusez-moi encore pour le dérangement, dit-il en repartant sur la pointe des pieds.
Je
ferme la porte, éteins la lumière et m'approche de la
fenêtre où je vois qu'il fait complètement nuit. La
lune apparaît soudain derrière un nuage et son reflet
danse sur le lac avant de se briser.
Prise d'une nostalgie délicieuse qui remonte loin dans mes souvenirs d'enfance, je revis ces instants bénits où, sous un ciel étoilé comme celui-ci, près du chalet familial, mon père et moi méditions ensemble sur les mystères de l'univers. Et c'est sur cette pensée que, soupirant d'aise, je retourne sous les couvertures et m'endors paisiblement cette fois, au hululement des huards qui, du fond de la nuit, s'interpellent à grands cris d'amour tandis qu'en bas, le poêle à bois crépite joyeusement et emplit l'auberge d'une odeur réconfortante.
Le
lendemain matin, quand je descends pour payer ma note,
le vieux loup de mer est assis au balcon de la véranda,
face au lac, en train de fumer paisiblement la pipe.
- Bonjour, dit-il en venant vers moi. Vous avez bien dormi?
- Oui, merci, dis-je en lui tendant mes billets.
Pendant
qu'il s'affaire à la caisse, je jette un coup d'oeil
vers la fenêtre qui donne sur le lac.
Aujourd'hui, toutefois, sa surface est fripée par le vent et d'un gris acier. À la vue des gros nuages noirs accrochés au faîte des montagnes, je resserre instinctivement les pans de mon gilet autour de moi et me tourne vers mon hôte.
-
Vous savez, hier, dis-je, quand j'étais en chaloupe,
j'ai vu le clocher de l'église au milieu du lac et je
vous avoue que ça m'a drôlement retournée.
Alors je me demandais si, par hasard, la paroisse n'aurait pas conservé des souvenirs du village englouti. Je veux dire, il doit sûrement y avoir des photos de la catastrophe, n'est-ce pas?
Comme
s'il n'avait pas entendu ma question, il ne répond pas
et continue de compter machinalement la monnaie.
-
Le fameux village englouti, dis-je en parlant plus
fort.
Existe-t-il des photos de l'ancien village ou encore des photos de la catastrophe?
Cette
fois, il semble avoir compris car il fronce le sourcil.
Il referme la caisse mais me regarde d'un air perplexe,
comme s'il ne sait trop de quoi je parle.
Il me dévisage curieusement et même un peu trop longuement. Ma question lui paraît-elle stupide? Ai-je abordé un sujet tabou?
Quelque
chose d'étrange dans son regard me glace soudain et je
comprends tout à coup la raison de mon trouble. En
fait, je reçois la révélation comme un coup de fouet :
ce regard indéfinissable, ces yeux gris et mystérieux,
ce sont ceux-là mêmes du personnage de la fresque dans
mon rêve. Le beau Neptune... Oh, Seigneur,
que m'arrive-t-il?
À mon grand soulagement, il détourne le regard et dit :
-
Écoutez, mam'zelle, je sais pas ce que vous avez pu
voir hier, en chaloupe. Mais il y'a pas d'église
au fond du lac. Il y a bien eu une catastrophe...
Il
continue mais je ne l'écoute qu'à demie, ne me
ressaisissant que lorsque je l'entends répéter :
-
L'église n'a jamais été submergée, vous comprenez?
Elle est toujours là sur la colline, derrière l'auberge.
Sur
ce, il m'invite à le suivre à la fenêtre où il écarte
les rideaux et pointe du doigt pour me montrer.
- Tenez, là, dit-il. Vous voyez, là-haut?
En
effet, derrière ma voiture stationnée, je vois un
sentier rocailleux qui arpente une colline où trône une
vieille église, à demie cachée dans les broussailles.
Est-il possible que je n'aie pas remarqué ça
hier? Mais ce qui est plus troublant encore,
c'est que cette pente est jonchée d'énormes statues qui
me rappellent les spectres phosphorescents de mon rêve.
Mais dans la grisaille de ce matin froid, la pierre
grossière dont ils sont faits et les cavités
monstrueuses qui leur servent de physionomie leur
donnent un faciès à faire peur aux enfants.
Je me sens soudain vaciller et m'agrippe instinctivement au rebord la fenêtre.
- Vous ne vous sentez pas bien? dit-il.
- Euh, oui, enfin, ça va, mentis-je. C'est que, hier, j'étais tellement sûre...
Il fronce le sourcil mais poursuit tout de même :
-
Après la catastrophe de '37, on disait que le bon Dieu
avait fait en sorte que l'église soit construite sur la
montagne afin qu'elle soit épargnée; comme s'il avait
prévu la catastrophe, quoi.
La
tête me tourne.
Je n'ai pourtant pas rêvé, hier après-midi! J'ai bien vu un clocher d'église au fond de l'eau! Alors quoi, est-ce que je deviendrais folle? L'imagination peut-elle me jouer des tours à ce point? Je tente de cacher mon trouble en m'efforçant de poursuivre la conversation le plus naturellement possible :
-
Euh, et pourquoi donc, dis-je, n'a-t-on pas construit
l'église au coeur du village comme c'était coutume à
l'époque?
-
Ah, ça, c'est le grand mystère qui continue de faire
jaser ben du monde, dit-il en se redressant. Puis
il poursuit :
-
Vous voyez ces statues le long de la pente? Ce sont les
14 stations du Saint Calvaire. Il a été érigé bien
avant que l'église ne soit construite. Alors quand est
venu le temps, quelqu'un a eu l'idée de la bâtir
là-haut pour en faire l'aboutissement du chemin de la
croix.
Les paroissiens étaient ainsi forcés de faire leur chemin de croix tous les dimanches avant d'assister à la messe. Pas bête, hein? Hé, hé! Vous pouvez aller le visiter si vous voulez. C'est gratis mais... je refuserai certainement pas un p'tit don, si vous voyez c'que j'veux dire, rigole-t-il en m'offrant son sourire édenté.
Oh,
mais qu'est-ce qui m'arrive?
Le voilà qu'il me dévisage à nouveau de ses grands yeux de poisson mort. Je me sens drôlement à l'étroit tout d'un coup. Sa bouche, à vingt centimètres de mon nez, me renvoie l'odeur de sa pipe et son haleine fétide me donne envie de vomir. Il sent le vieux. Merde! Et sa femme? Où est donc sa femme? Il m'en a bien parlé mais pas une fois ne l'ai-je vue ni entendue.
Vite,
il me faut déguerpir d'ici. Que suis-je donc
venue faire dans ce coin, toute seule au fond des
bois? Où avais-je donc la tête?
Et comment diable ai-je pu me laisser prendre à de telles chimères : une palais imaginaire au fond d'un lac, un royaume mythique, un dieu fantasmatique...
COMMENT
AI-JE PU AIMER CE RÊVE!!! Ce rêve qui, à présent,
me donne la nausée!
Et je me mets soudain à maudire Neptune, ses pompes et tout son foutu cortège hallucinatoire.
" Au diable les bonnes manières! ", me dis-je en m'enfuyant dehors.
Je
saute dans ma voiture, embraie et fonce dans le chemin
de terre tandis que dans le rétroviseur, je le vois qui
gesticule sur le pas de la porte en répétant bêtement :
- Hé, là! Rev'nez! Mais rev'nez donc!
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