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Nous
sommes fin juillet, en 1982, et il est minuit trente.
Je viens de passer la soirée chez une amie et m'apprête à rentrer chez moi. J'attends l'autobus au coin d'une rue mal éclairée, angle Papineau et Laurier.
Les
autobus se font rares à cette heure-ci. Ça doit
faire une bonne quinzaine de minutes que j'attends sous
le réverbère et quelques klaxons ont déjà confirmé ma
vulnérabilité.
Tout
à coup, sur le trottoir d'en face, je vois tituber une
jeune femme dans la vingtaine plutôt légèrement vêtue
et visiblement éméchée. Elle semble chercher
quelque chose ou quelqu'un car elle descend dans la rue
déserte, regarde au loin puis reviens sur le
trottoir.
Elle
recommence ce manège à plusieurs reprises et soudain,
lorsque des voitures approchent, elle allonge le bras
pour faire du stop.
Quelques voitures passent sans la voir et bientôt, l'une d'elle s'arrête. Le conducteur et elle échangent quelques mots qui semblent la faire rire puis elle monte à bord. J'entends ensuite claquer la porte du passager et vois l'auto repartir, me laissant à nouveau seule dans le silence de la nuit.
J'ai
observé la scène sans mot dire, sans même intervenir
pour tenter de protéger la demoiselle. Aurais-je dû?
Sans doute aurais-je pu, au moment où elle a allongé le
bras, l'inviter à prendre un taxi avec moi.
" C'est pas de tes affaires " me disait une
voix intérieure tandis que ma conscience, elle, n'est
pas près d'oublier ni la fille, ni le geste (peut-être
salutaire) que je n'ai pas posé.
Il
y a de cela plus de vingt ans et je n'ai toujours pas
cessé de me demander ce qui était advenu à cette fille.
Peut-être rien du tout. Ou peut-être le pire. C'est un
mystère que je ne résoudrai jamais.
L'enfer,
ce n'est ni le feu de la géhenne, ni les démons à queue
fourchue.
C'est le sentiment indubitable qu'ici-même, sur terre, on a commis une faute qu'on ne peut absolument pas réparer.
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