Gigantesque et hirsute, il était virtuellement impossible pour cet ancien
lutteur de passer inaperçu. Personnage connu de tous les Montréalais, toutes générations confondues, il a réalisé d'étonnants tours de force, portant jusqu'à
six hommes sur ses épaules et retenant deux jeeps de chaque main. On connaît l'homme fort, la quasi bête de cirque, mais qui était donc réellement
ce personnage de folklore surnommé Le Grand Antonio et quel souvenir garde-t-on aujourd'hui, en 2003, de cet homme au gabarit colossal qui a marqué l'imaginaire québécois?
Dans les années 1960, Antonio habitait la ville de Laflèche, rebaptisée Saint-Hubert en 1971, et je l'apercevais à la buanderie, en compagnie de son
épouse, également fort corpulente, au retour de l'école. En raison de son allure pour le moins particulière, les enfants prenaient plaisir à lui lancer des
quolibets.
Depuis longtemps, le Québec est une pépinière d'hommes forts. Actuellement, Hugo Girard est reconnu comme l'homme le plus fort du monde, mais avant lui
il y a eu le légendaire Louis Cyr et les frères Baillargeon. Toutefois, s'il a vécu longtemps au Québec, le Grand Antonio, de son vrai nom Antonio Barichievich,
était originaire de la Sibérie. Arrivé au Canada après la Deuxième Guerre mondiale, en 1946, il a appris le français et l'anglais et parvenait à
communiquer avec des gens de diverses communautés culturelles.
Dans les années 1960 et 1970, ce personnage de folklore stupéfia l'Amérique.
Doté d'une force herculéenne, il a lutté partout au Canada et aux États-Unis, allant même jusqu'à affronter des ours dans l'arène. Aux États-Unis, il a fait
équipe avec Pampero Forpo, un hurluberlu qui criait comme un dément dans l'arène, formant un duo de géants barbus, poilus et grimaçants.
Toutefois, l'homme était peu acrobatique et ses talents de lutteur se limitaient à projeter ses adversaires hors de l'arène, ce que j'ai d'ailleurs pu constater en
1971 à l'aréna de Brossard, alors qu'il affrontait deux jambons. Le promoteur montréalais Eddy Quinn ne lui offrant pas les combats et la visibilité qu'il
désirait, le Grand Antonio décida de se promouvoir lui-même, malheureusement sans grand succès. Néanmoins, il fut extrêmement populaire
au Japon, où il a croisé le fer avec deux grands champions nippons, soit le Grand Rikidozan et Antonio Inoki, qui a disputé un combat ultramédiatisé au
légendaire Mohamed Ali. Le Grand Antonio fut également une tête d'affiche dans le Québec d'alors, car il a réalisé de nombreux tours de force, tirant
même des autobus avec ses cheveux. Je me souviens l'avoir vu, à l'émission Réal Giguère Illimité, affronter cinq hommes costauds au souc à la corde,
laquelle était attachée à ses cheveux, dont il se servait pour frapper une balle de golf!
Un jour, Édouard Carpentier, célèbre lutteur d'origine polonaise et acrobate
accompli, refusa de rencontrer le colosse, prétextant que celui-ci ne se lavait pas et dégageait des odeurs nauséabondes. Sa malpropreté lui a d'ailleurs valu
d'être la tête de turc de quelques émissions humoristiques ne volant pas toujours très haut.
Il lui est arrivé maintes fois d'attendre à un arrêt d'autobus et de demander au conducteur la permission de tirer le véhicule, rempli de passagers, souvent fort
étonnés. Au cours des dernières années, on pouvait l'apercevoir dans le métro de Montréal, surtout à la station Berri, où il vendait des photos autographiées
et des cartes postales illustrant ses exploits. Autrefois adulé, il était devenu une sorte de vagabond dont les journaux ne parlaient plus, et même sur
Internet, les références à cet être hors du commun s'avéraient pratiquement inexistantes. Il habitait un modeste un et demi sur la rue Beaubien, à
l'intersection de la 10e avenue, dans le quartier Rosemont et fréquentait quotidiennement le Dunkin'Donuts situé juste en face de chez-lui. En 2002, le
journal Montreal Mirror le sacrait bizarroïde par excellence de la métropole.
Ce que peu de gens savent, c'est qu'il chantait également l'opéra. Il s'agissait
là d'un trésor bien gardé dans ce coffre fort! Il est surprenant qu'aucun documentaire n'ait été réalisé sur cet homme des plus colorés, de qui on dit
qu'il n'a jamais payé lorsqu'il fréquentait des établissements commerciaux. Avec ses cinq cents livres, on peut imaginer combien de bières cet ogre
pouvait engouffrer lorsqu'il décidait d'aller faire un tour à la taverne! Dimanche le 7 septembre 2003, cette force de la nature rendait l'âme sur le banc d'un
supermarché du quartier de Rosemont, à Montréal. Décédé d'une mort naturelle, soit d'un arrêt cardiaque à l'âge de 77 ans, il a pourtant passé à deux
cheveux d'être assassiné à Calgary, alors qu'il était en pleine gloire, ayant reçu une invitation galante d'une séduisante admiratrice qui avait négligé de lui
mentionner qu'elle était mariée et que son époux, d'une jalousie maladive, avait juré de trouer la peau de quiconque oserait le cocufier. Ce jour-là, menacé par
une arme à feu, le Grand Antonio qui ne reculait habituellement devant personne, avait pris la poudre d'escampette.
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