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Sur
l'insistance de la famille montréalaise qui voulait
rendre hommage à l'aïeul décédé dans un petit village
près de Mont-Laurier, on avait délégué Linda et son
mari Claude pour aller aux funérailles d'un dénommé
Mathias Leroux.
Ni
Linda, ni Claude n'avaient connu l'aïeul et ils
auraient certes préféré passer un week-end plus
divertissant. Mais la tentation de confier les
enfants à belle-maman pour la journée était grande, et
Linda avait réussi sans trop de difficulté à convaincre
Claude de l'accompagner là-bas, un samedi matin de
septembre.
Ça
devait faire deux longues heures qu'ils roulaient sous
la pluie battante, perdus en pleine campagne.
—
Je t'avais dit de prendre la fourche de droite au
Lac-des-Écorces, dit Linda qui n'en peut plus de
cahoter sur les routes secondaires et de voir les mêmes
forêts à chaque tournant.
—
J'étais pourtant bien sûr que c'était la fourche de
gauche, réplique Claude en se tenant le menton comme il
fait lorsqu'il cherche son chemin.
Si je me rappelle bien, dit-il, quand j'étais petit, mon père tournait à gauche et trois villages plus loin, on y était.
—
Mais ça fait trente ans que t'as pas mis les pieds dans
le coin, Claude! Sois réaliste, voyons : les
choses ont le temps de changer en un quart de siècle.
— Tu ne me rajeunis pas, ricane Claude.
—
Arrêtons-nous à une station-service pour demander des
renseignements, suggère Linda.
—
Ouais, sauf qu'on n'a pas vu de garage depuis dix
kilomètres.
Tu veux bien me répéter ce que dit la carte?
Linda soupire et déplie la carte géographique pour la nième fois.
—
Bon, voilà : au village du Lac-des-Écorces, tu tournes
à gauche, puis tu suis la même route en passant par
Val-Barrette et Kiamika, jusqu'au Lac-du Cerf .
C'est là qu'on doit aller et c'est là que la route
s'arrête. C'est pas compliqué.
Soudain, le visage de Claude s'anime.
— Tiens, regarde! On dirait un clocher d'église, là, juste en bas!
Linda
écarquille les yeux. En effet, constate-t-elle
lorsqu'au creu d'une vallée, elle aperçoit le petit
clocher se pointer dans le feuillage.
Claude
accélère et la route débouche sur un tout petit village
et les conduit directement à une église minuscule
devant laquelle sont garés une trentaine de
voitures. Tout le monde est sans doute à
l'intérieur, songe Claude qui ne voit personne et se
demande comment une si petite église peut contenir
autant de fidèles.
—
Tout le village doit y être enfermé, dit-il. En
tout cas, on pourra dire qu'on est arrivé juste à temps.
—
À l'heure qu'il est, dit Linda en consultant sa montre,
la cérémonie doit tirer à sa fin.
—
Tu crois vraiment que c'est ici? dit Claude en
ralentissant devant l'église. Je n'ai pas vu le
fameux Lac en question. À vrai dire, je n'ai pas vu le nom du village nulle part.
Linda cherche des points de repère elle aussi, une affiche, quelque chose...
—
Et si ce n'était pas la bonne église? ricane Claude en
se garant près des autres véhicules.
Linda
se mordille les lèvres et sourit également.
Claude a parfois des idées saugrenues et celle-là, s'il dit vrai, serait de loin la plus drôle.
—
Y'a quand-même pas trente-six funérailles le même jour
dans le même coin, dit-elle, plus pour se rassurer
elle-même que pour convaincre son mari.
Claude
éteint le moteur et pendant que la pluie tambourine sur
le capot, ils se questionnent du regard.
—
Même si ce n'était pas la bonne église, dit enfin
Claude, on pourrait tout de même y faire une halte,
question de se dégourdir les jambes. Et puis on
sera au chaud et au sec à l'intérieur.
Qu'en dis-tu?
Linda,
qui ne refuse jamais une occasion de partir à
l'aventure, sourit et d'un commun accord ils descendent
de voiture et traversent le parvis de l'église à la
course pour éviter d'être trempés jusqu'aux os.
Ils
ouvrent lentement la lourde porte du bâtiment bondé où
une odeur d'encens et de recueillement les accueille.
Quelques têtes de cultivateurs se retournent mais une fois leur curiosité satisfaite, ils reprennent leur air solennel et continuent de suivre la cérémonie.
—
Hé, chuchote Claude à l'oreille de Linda pendant que la
porte se referme derrière eux, tu sais que ça fait au
moins trente ans que j'ai pas mis les pieds dans une
église? ricane-t-il.
—
Grand fou, sourit Linda qui le tire par le bras.
Allons, ne restons pas ici, allons nous asseoir.
Heureusement qu'on entre dans les églises par
l'arrière, ajoute-t-elle.
Et
le plus discrètement possible, ils s'avancent et
prennent place sur le dernier banc de la dernière
rangée, près de la sortie.
Après
quelques minutes, l'assemblée se lève et des voix
angéliques entonnent un chant grégorien au son d'un
orgue qui ressemble à un accordéon. Une fois
l'hymne terminé, tout le monde se rassoit et le prêtre
commence son homélie.
—
Mes très cher frères, dit-il.
Nous sommes ici réunis pour rendre hommage à un grand homme. Un très grand homme, dis-je. Tous ceux qui ont connu Xénophon Lapitoune vous diront que ce n'est pas la taille physique qui fait la grandeur de l'homme.
—
Je le savais! chuchote Claude presque à voix haute, on
n'est pas aux bonnes funérailles!
— Allons donc, fait Linda en lui donnant du coude, un peu de respect pour les morts!
Claude
réussit mal à étouffer son fou rire et un gros monsieur
moustachu sur le banc d'en avant se retourne et leur
fait les gros yeux.
Et
tandis que le prêtre poursuit son sermon en sourdine,
nos deux compères, de plus en plus conscients de
l'absurdité de la situation, essaient de garder leur
sérieux tout en soupesant leurs alternatives.
— Ou bien on file tout de suite, chuchote Claude, et on passe pour des impies...
—
... ou bien on joue le jeu à fond en espérant que
personne ne se rendra compte du subterfuge.
— Ite missa ès entonne enfin le prêtre après une éternité. Juste avant de descendre de chaire, toutefois, il se râcle la gorge et dit :
—
Euh... Véronique, la soeur de Xénophon, fait dire
que vous êtes tous invités chez elle pour un petit
goûter après l'enterrement.
Et
comme à un signal donné, tout le monde se lève dans un
froissement de vêtements et sort bruyamment de l'église.
L'air
circonspect, Claude et Linda quittent leur banc et
suivent la cohue sur le parvis de l'église en faisant à
gauche et à droite quelques petits saluts de
circonstance, guettant le moment propice pour filer en
douce. C'est à ce moment que Claude sent
quelqu'un lui toucher légèrement l'épaule.
Une vieille dame aux yeux pétillants et toute souriante le dévisage sous son parapluie et s'exclame :
—
Georges! Georges! C'est bien toi, n'est-ce
pas?
Le fameux petit-cousin Georges, le petit-fils de d'Alfred et de Mérina... Oh! mon p'tit Georges! Ça fait si longtemps que je ne t'ai pas vu! Ah, t'es le portrait tout craché de ton grand-père! Tu te souviens de moi, n'est-ce pas, Georges? Tu te souviens de ta tante Aurore, dis?
Claude,
qui n'a jamais vu la vieille de sa vie, veut protester
mais elle ne lui en laisse pas le temps et l'entraîne
par le bras vers parmi la cohue, vers le cimetière à
l'arrière l'église. Linda lui souffle en baiser à
la sauvette lorsque, désespéré, il se retourne et
l'implore du regard tout en suivant la vieille.
Quand
tout le monde se retrouve autour du cercueil, une jeune
fille qui semble avoir repéré celle qu'elle cherchait
se détache de la foule et s'amène vers la vieille dame.
Puis elle l'attire doucement à l'écart en s'excusant auprès de Claude et Linda :
—
Ma tante n'a pas tous ses esprits, leur
chuchote-t-elle. Elle croit voir son petit-cousin
Georges dans tous les hommes de quarante ans.
Puis
elle s'éloigne avec la dame tandis que Claude, soulagé,
et Linda, qui se pince pour ne pas rire, assistent le
plus religieusement possible à la mise en terre.
Une
fois la cérémonie terminée, la foule se disperse et
chacun retourne à son véhicule pour aller prendre le
goûter chez « Véronique ».
— Hé, dit soudain Linda d'un air coquin, si on y allait nous aussi?
— T'es pas sérieuse! dit Claude d'un air faussement choqué.
Sa
femme a « du front tout le tour de la tête »,
songe-t-il, et ce n'est pas sans lui déplaire.
Sans doute la vie serait-elle bien morne sans elle,
pense-t-il en la regardant amoureusement.
—
Oh, Claude, j'ai si faim, supplie-t-elle.
Je n'ai pas mangé depuis notre départ. Allons-y juste pour un petit sandwich, juste pour dire qu'on n'est pas venu pour rien, hein? Qu'en dis-tu?
Sans attendre la réponse, elle saute dans l'auto et attend que Claude la suive.
Claude hésite et sourit. Puis il hoche la tête, monte à bord et embraie.
Ils
n'ont qu'à suivre le convoi qui s'arrête devant ladite
résidence.
Puis ils se garent au bord de la route et entrent au salon où deux longues tables recouvertes d'une nappe blanche et pleines de victuailles les attendent.
Un peu mal à son aise, Claude hésite toujours mais Linda le pousse devant elle.
—
Allez! Allez! Sers-toi!
Et n'aie pas l'air si coupable si tu ne veux pas éveiller les soupçons!
Elle-même
saisit une assiette de carton et y empile des sandwichs
et quelques amuse-gueule, puis elle se sert un verre de Ginger Ale et Claude l'imite enfin.
—
C'était un sacré bon gars, ce Xénophon, n'est-ce pas?
dit soudain une voix masculine derrière eux.
Claude se retourne et aperçoit un grand barbu dans la quarantaine, vêtu d'un jeans et d'un gros chandail noir de laine côtelée.
— Oh... euh... oui, en effet, balbutie Claude, pris au dépourvu.
— Je m'appelle Émile, dit le barbu en lui tendant la main.
— Moi, c'est Claude et voici ma femme Linda, dit-il en serrant la main tendue.
—
Enchanté, dit Émile. À vrai dire, dit-il en
s'adressant aux deux, je ne l'ai pas vraiment connu, ce
Xénophon.
Enfin, je veux dire, j'en ai entendu parler un peu comme tout le monde ici...
— Nous aussi, s'empressent de dire Claude et Linda à l'unisson.
—
Pour tout vous avouer, chuchote Émile, presque sur un
ton de confidence cette fois, je ne le connaissais pas
du tout avant aujourd'hui.
Et
il jette un coup d'oeil oblique vers ses interlocuteurs
comme s'il voulait étudier leur réaction.
Claude,
un morceau de céleri malencontreusement coincé dans la
gorge, manque de s'étouffer et n'a soudain plus faim du
tout. Un silence gênant s'installe.
—
Nous allons te confier un petit secret, chuchote enfin
Linda que son mari foudroie du regard.
Mais elle fait mine de ne pas s'en papercevoir et poursuit :
—
Pour être tout à fait honnête, Claude et moi devions
aller aux funérailles d'un cousin lointain, mais nous
nous sommes trompés de chemin et avons abouti
ici. Ce n'est qu'une fois rendus à l'église que
nous nous avons constaté notre erreur.
En
entendant ces mots, le visage d'Émile se détend et il
pousse un soupir d'aise, visiblement soulagé de quelque
chose.
—
Moi aussi! lance-t-il presque à haute voix.
Je cherchais une famille Martel et, dieu sait comment, je me suis retrouvé ici!
En
entendant les exclamations, quelques convives se
rapprochent pour mieux écouter. Et bientôt, un
petit cercle se forme et ils découvrent qu'ils sont une
demi-douzaine de citadins égarés qui ont abouti aux
funérailles d'un pur étranger.
C'est
dans le fou rire général et la détente qu'à présent
chacun y va de ses aveux tous plus cocasses les uns que
les autres.
—
Et nous qui devions aller à un mariage! fait un petit
homme chauve et quelque peu bedonnant du nom de Paul
tandis que sa femme Ginette, une brunette aux cheveux
courts, acquiesce pour corroborer ses dires.
—
Ah, bien, ça alors! s'exclame une grande veuve dans la
trentaine avancée, aux longs cheveux roux et vêtue d'un
immense châle indien.
Moi, je cherchais les funérailles d'un dénommé Granger!!! Vous parlez d'un quiproquo!
— Hé, dites donc! s'écrie Paul, si on allait tous prendre un verre quelque part!
— Quelle bonne idée! dit Émile tandis que Linda supplie Claude du regard.
—
Ouais! N'importe où, pourvu qu'on s'éloigne de
ces visages d'enterrement! s'exclame la veuve qui
esquisse son premier sourire.
Ainsi,
tous sortent et se retrouvent sous la pluie battante;
instinctivement, ils accourent vers leur auto pour s'y
réfugier. Il y a quatre véhicules en tout :
la Honda de Claude et Linda, la Volkswagen de Paul et Ginette, la Camaro d'Émile et la Volvo de
la veuve.
—
Suivez-moi, dit Paul en sortant le bras par la vitre
baissée de son véhicule.
Il doit sûrement y avoir un bar au village!
Et
tous embraient et suivent allègrement l'ami Paul.
Mais lorsqu'on a repéré l'hôtel, on aperçoit une note
griffonnée à la main sur la porte : Fermé pour cause de décès,
y lit-on.
— Zut! marmonne Émile qui anticipait la distraction avec joie.
— Quels casseux de party! grogne Paul à sa femme Ginette.
— Qu'est-ce qu'on fait, maintenant? soupire la veuve qui a repris son air morose.
Les
quatre voitures ont arrêté leur moteur et la pluie
continue de tambouriner et d'éclabousser les
capots. Les couples se consultent entre
eux. Puis d'un véhicule à l'autre, on se met à
parlementer par les vitres mi-baissées pour éviter de
se faire tremper.
— Est-ce que quelqu'un connaît le chemin pour aller à Mont-Laurier? demande Linda.
—
Je crois connaître un raccourci, dit Émile.
Je passe devant et vous me suivez, d'accord?
— D'accord! On y va!!!
Tous
les moteurs se remettent en marche et on suit Émile qui
quitte bientôt la route pavée et emprunte un petit
chemin de terre cahoteux.
Au fur et à mesure qu'ils s'enfoncent en forêt, le sentier boueux rétrécit au point où il devient à peine assez large pour le passage des véhicules, et une ligne de gazon pousse impunément au milieu. On ne peut plus faire marche arrière et d'ailleurs, un arrêt risquerait d'enliser les roues des véhicules. Alors on avance à dix km/h et on encaisse les bosses et traverse les trous d'eau en se serrant les coudes.
On
arrive enfin à une fourche et Émile, qui semble s'y
reconnaître, s'engage sans hésiter dans la voie de
droite et tout le monde fait de même.
—
J'ai froid; tu veux allumer la chaufferette s'il te
plaît? dit Linda qui enfonce ses poings dans les poches
de son gilet.
—
S'il n'y a que ça qui t'embête, t'as de la veine!
Moi, j'ai envie de pisser depuis le cimetière, rétorque Claude en appuyant sur le bouton de la chaufferette.
Soudain,
la voiture d'Émile s'arrête et les trois autres
stoppent en même temps. Ils se sont butés à un
cul-de-sac.
Émile descend de voiture et, remenant son coupe-vent par-dessus sa tête en guise de parapluie, il s'amène vers Claude qui baisse partiellement la vitre. Notre barbu a l'air franchement embêté.
—
J'étais sûr que c'était par ici, dit Émile, mais je me
suis évidemment trompé. J'ai peur qu'on ne doive
faire demi-tour, ajoute-t-il en scrutant les alentours
comme pour essayer de s'orienter.
La
veuve descend de voiture à son tour, resserre son châle
autour de ses épaules et vient vers eux. Elle
avance à grand peine car ses souliers à talons hauts
s'enfoncent dans la boue, retenus par la succion.
—
Qu'est-ce qu'il y a? crie-elle en repoussant ses
longues mèches mouillées derrière son dos.
Dans quel trou est-ce qu'on s'est foutu, sapristi!
On
entend soudain les roues du dernier véhicule, celui de
Paul et Ginette, virer sur place et caler dans la vase.
— Je crois que ma Volks s'est enlisée, s'écrie Paul que sa femme Ginette fustige du regard comme si tout ça était sa faute.
— Quelqu'un aurait-il des cables pour m'aider à sortir d'ici? demande-t-il.
—
J'ai des cables, dit Claude, mais il faudrait vous
sortir à reculons car on est dans un cul-de-sac.
Mais nous, on ne peut pas bouger tant que vous êtes coincé là.
Heureusement,
la pluie semble avoir diminué d'intensité mais les
arbres, secoués par le vent, crachent sur eux et
trempent leurs vêtements.
L'air
éploré, la veuve grelotte et maugrée.
Paul est descendu de voiture et en fait le tour pour constater les dégâts tandis que Ginette continue de lui faire la moue par le rétroviseur. Et pendant ce temps, Claude et Linda se creusent les méninges pour trouver une solution.
—
Écoutez, dit enfin Émile, c'est moi qui vous ai mis
dans ce pétrin et c'est à moi de vous en sortir.
Je vais retourner au village à pied et demander du
secours.
Regagnez tous vos véhicules, fermez vos fenêtres, mettez vos chaufferettes en marche et attendez-moi ici bien sagement.
— Mais c'est à trois kilomètres d'ici! proteste Claude.
—
Et on a le temps de tous se faire bouffer par un ours! renchérit la veuve qui, peu rassurée, frissonne et resserre son châle autour d'elle.
— Vous voyez une autre solution? demande Émile, les bras ballants.
Tous se consultent du regard mais ne trouvent rien à dire.
— Je vais avec toi, dit enfin Claude.
— Non, si tu y vas, je viens aussi, dit Linda.
—
On y va tous ensemble, s'écrie Paul tandis que sa femme
Ginette, qui ne veut pas rester seule dans ce trou,
acquiesce malgré elle.
Enfin, tous les regards se tournent vers la veuve.
— D'accord, d'accord, je viens aussi, soupire-t-elle.
Et
ainsi, en bon citadin, chacun verrouille son véhicule
et se met à marcher en direction du village.
Heureusement, le ciel s'est éclairci et un rayon de
soleil perce même la cime des arbres.
—
Oh!
Regardez! s'exclame Linda le doigt en l'air, un arc-en-ciel! C'est un signe du ciel!
— Hmm... grogne la veuve qui marche à présent pieds nus, souliers en mains.
Toutefois,
ils ont à peine fait quelques centaines de mètres
qu'ils aperçoivent, cachée dans le bois, une cabane en
bois rond qu'aucun d'eux n'avait constatée en
conduisant. Et pour comble, une petite fumée
accueillante sort de la cheminée.
Il y a même, juste devant, une boîte aux lettres qui porte les initiales X.L.
— Extra-Large! s'écrie Linda et tout le monde éclate de rire en voyant la menue cabane.
Des
cris de joie envahissent la forêt et tous se mettent à
courir vers le refuge en enjambant les hautes herbes
mouillées.
Le premier arrivé est Émile et il frappe à la porte.
Quelques instants s'écoulent puis un nain (plutôt Extra-Small,
pense Linda qui se retient de rire), un vieil homme en
salopettes et coiffé d'un chapeau mou tout défraîchi
ouvre lentement la porte. Il louche passablement
et Linda ne peut s'empêcher d'entendre mentalement le
commentaire de Claude : un oeil qui s'crissse de l'autre, dirait-il, et elle se pince une fois de plus pour s'empêcher d'éclater.
— Je m'appelle Émile, dit notre barbu en tendant la main au vieil homme.
Ce dernier ne dit rien mais saisit la main tendue et acquiesce en signe de salutation.
—
Nous avons perdu notre chemin, poursuit Émile, et une
de nos voitures s'est enlisée dans la boue. Vous
n'auriez pas, par hasard, un moyen de nous sortir
d'ici?
C'est à quelques mètres seulement dans cette direction, fait-il en montrant de l'index.
Le
bonhomme, qui ne regarde pas là où montre Émile, a
l'air plutôt méfiant car il les observe en silence et
semble étudier leur visage tour à tour. Et comme
si chacun semblait avoir passé l'inspection avec
succès, il émet enfin un petit grognement de
satisfaction et leur fait signe d'attendre.
Laissant la porte entrouverte, il disparaît à
l'entérieur de la cabane.
Nos amis se questionnent mutuellement du regard.
— Tu crois qu'il nous a compris? chuchote Ginette à son mari.
— On a l'air de l'embêter royalement, grogne la veuve.
Mais
le nain revient avec un énorme trousseau de clés, sort
et ferme la porte derrière lui, puis il leur fait signe
d'attendre et disparaît derrière la cabane.
Et bientôt, dans un rugissement de moteur, le bonhomme réapparaît, assis sur un énorme tracteur et armé de gros câbles.
Sans
plus tarder, il s'engage sur le sentier en direction
des véhicules. Les cris de joie fusent à nouveau
et tout le monde accourt derrière en pataugeant
joyeusement dans la boue.
En
moins de deux, la voiture de Paul est sortie du trou et
les trois autres sont virées en position de départ pour
retourner au village.
Chacun regagne son véhicule et suit le tracteur qui rentre chez lui.
—
Merci!!! s'écrient-ils tous en choeur sans toutefois
s'arrêter devant la cabane, de peur de s'enliser à
nouveau.
— Merci mille fois!!! ne cessent-ils de répéter.
Le
bonhomme élève la main en signe d'adieu et disparaît en
cahotant sur son tracteur derrière la cabane.
Lorsque
nos citadains atteignent enfin la route pavée, le
soleil s'est à nouveau caché derrières les
nuages. Ayant eu plus que leur part d'aventure
pour la journée, ils décident de rentrer sagement chez
eux.
Toutefois, ils doivent faire le plein d'essence avant de repartir et lorsqu'ils repèrent enfin l'unique sation-service du village, ils descendent tous et commencent à raconter en long et en large leur aventure au pompiste, un tout jeune homme vêtu d'un blue jeans et d'une veste à carreaux.
Pendant
qu'il emplit les réservoirs, le gars, amusé, sourit et
hoche la tête.
Mais à mesure que l'histoire se déroule, toutefois, sa physionomie change, ses yeux s'arrondissent et, l'air livide, il ouvre tout à coup la bouche et Linda croit qu'elle va le voir échapper son maxillaire inférieur.
Émile
voit soudain l'essence déborder et doit saisir le boyau
des mains du garçon pour éviter les dégâts.
—
Mais l'homme que vous me décrivez-là est Xénophon
Lapitoune et il est mort hier!!! s'exclame le pompiste
en s'appuyant sur le véhicule d'Émile.
Les sourires se figent soudain et on se regarde d'un drôle d'air.
— Vous êtes bien sûrs que la boîte aux lettres portait les initiales X.L.? demande-il.
On
se consulte mutuellement du regard. Se serait-on
tous trompé?
On ne sait que hocher de la tête et hausser les épaules.
—
Vous vous trompez sûrement, dit le gars. Xénophon
est mort hier.
Justement, on vient de l'enterrer cet après-midi-même, ajoute-t-il comme pour clore la discussion.
Et
sur ce, sa bouche se referme comme un clapet, il retire
le boyau d'essence du dernier véhicule et visse le
bouchon du réservoir.
—
Vous voulez dire que le vieux Xénophon est le seul de
la région à porter ces initiales? se risque à balbutier
Linda.
Mais
le gars ignore délibérément sa question et essuie ses
mains tremblantes sur un chiffon sans dire un mot.
Linda
manipule distraitement un vieux papier-mouchoir moite
au fond de sa poche et Claude s'approche pour lui
entourer épaules.
Paul et Ginette se serrent l'un contre l'autre, Émile se gratte nerveusement le derrière de la tête tandis que la veuve semble sur le point de se mettre à râler.
Sortant
enfin quelque peu de sa torpeur, chacun fouille ses
poches et paie sa note puis regagne machinalement sa
voiture.
Toutefois, personne ne démarre immédiatement et le pompiste, qui s'est réfugié dans son garage, soulève subrepticement le vieux rideau, écorné par la curiosité, pour observer l'étrange cortège.
Soudain,
comme d'un accord tacite, tout le monde redescend de
voiture et, fébrilement, on s'échange mutuellement ses
numéros de téléphone.
—
Il faut absolument qu'on se revoie, dit Paul tandis que
sa femme Ginette accroche à son bras.
— Absolument, dit Émile en serrant gravement la main de chacun.
—
Je vous appelle, pas plus tard que cette semaine, dit
la veuve qui, à regret, embrasse longuement Claude et
Linda et range soigneusement les numéros recueillis
dans son sac à main avant de regagner son véhicule.
Et
ainsi, un à un, nos citadins s'éloignent sous l'oeil
attentif derrière le rideau qui se referme, tout
doucement.
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