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Tous
les matins à sept heures, depuis plusieurs années, je
prends le même autobus au même coin de rue pour me
rendre au travail.
J'y revois presque toujours les mêmes visages, ceux que j'appelle mes compagnons de route anonymes.
Il
y a ce vieux couple saturnien à l'air renfrogné : le
petit monsieur à lunettes et aux doigts noueux parle à
sa femme d'une une voix rauque et saccadée. Elle,
habillée et coiffée à la mode des années 50, lui
chuchote d'interminables mises en garde en agitant des
mains veineuses.
Presque blottis l'un contre l'autre, ils nous regardent avec méfiance et gardent jalousement leur place en ligne. De ma vie, j'ai rarement vu deux visages aussi fermés.
Je
vois également cette grande dame brune au port de
reine, dans la cinquantaine, habillée d'un imperméable
et qui traîne son attaché-case de la CECM ; sans doute
une enseignante.
Elle a des airs de Sagittaire, celle-là. Je vois ce matin, à ses traits tirés, qu'elle n'a pas beaucoup dormi. Ce doit être dur le métier d'enseignante ...
Et
il y a ce tout jeune papa yuppie en veston-cravate,
fier Lion sans doute, qui monte dans l'autobus avec sa
fillette tirée à quatre épingles ; il la fera descendre
seule trois arrêts plus loin où l'attendra
infailliblement une dame âgée — sans doute la
grand-mère de la petite ; mais où donc est la mère ?
Et
puis il y a cette toute jeune femme mince aux yeux
noisette et aux longs cheveux noirs comme les
Espagnoles ; une véritable beauté vénusienne.
J'ai constaté un jour qu'elle était enceinte, puis elle
est disparue pendant quelques semaines et nous est
revenue toute svelte et radieuse. Sans même que
nous échangions un mot, je sais qu'à présent il y a un
petit ange dans sa vie et je me réjouis pour elle.
Je
vois souvent également ce rouquin dans la trentaine
d'allure athlétique et au grand front dégarni, les yeux
rivés sur ses éternels bouquins de Star Trek derrière d'épaisses lunettes à cornes ; le portrait même du Verseau. Et si un beau matin il me voyait lire un Star Trek, moi aussi ? Oh coquine ...
Enfin,
il y a ce grand type dégingandé en jeans délavés qui
feuillette nerveusement la section sportive du journal.
Quelques outils et des clés pendent à sa ceinture ; sûrement un employé d'entretien. Une grande Vierge timide, peut-être ? Il suffit qu'on le regarde dans les yeux pour le voir s'agiter, ce que j'ai fait par mégarde un jour et je m'en veux profondément — qui suis-je pour gêner de la sorte un pauvre inconnu ?
À
cette heure blafarde qui n'a pas encore tout à fait
chassé la nuit, où l'inconscient baigne encore dans la
douceur du lit, personne n'a envie de s'entasser parmi
des étrangers dans ce foutu autobus, en route vers la
servitude.
Par conséquent, chacun respecte l'intimité de l'autre. Amorcer un brin de jasette obligerait sans doute à ne plus jamais s'ignorer et jetterait un malaise sur ces matins gris où l'on veut continuer à dormir debout pendant quelques instants encore, seul avec ses rêves. Mais je ne suis pas du tout sûre qu'on s'ignore vraiment, ne serait-ce que ces quelques instants où l'on se côtoie sans se parler, chaque matin, en attendant l'autobus.
Au
fait, pendant plusieurs mois je n'ai plus revu le vieux
couple saturnien et je l'avais presque oublié, jusqu'à
ce que j'aperçoive un beau matin le petit monsieur à la
voix rauque — fin seul cette fois. Et pour un
instant j'ai senti ma gorge se serrer ...
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