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Renfrognée
sous les couvertures, encore emmitoufflée dans le
sommeil, j'entrouvre un œil : il fait nuit. Quelle
heure est-il? Mais... où suis-je donc? fis-je en
ouvrant tout grand les yeux. Je ne reconnais pas cette
pièce... Ceci n'est pas ma chambre! Je ne suis pas chez
moi, ici!!!
En
tendant l'oreille, je prends conscience d'un léger
murmure dans la pièce d'à côté, une conversation
discrète entre un homme et une femme, ponctuée de
quelques rires. Seigneur! Où suis-je? Quel jour de la
semaine sommes-nous?
Mon
lit, situé au milieu d'une grande pièce, fait face à
une fenêtre voilée de dentelle victorienne d'où pointe
la lueur d'un réverbère. Dehors, je crois distinguer
une rue tranquille, des trottoirs enneigés et quelques
maisons unifamiliales. Dans quel quartier de la ville
suis-je donc?
À
ma droite, sur une table de chevet, une faible lampe
éclaire la pièce et je vois épinglés au mur des dessins
enfantins et une grande affiche de Carmen Campagne; par
terre, quelques jouets traînent ici et là dont une
poupée à moitié déshabillée et aux cheveux hirsutes;
bref, on dirait une chambre d'enfant. À ma gauche, il y
a une porte close qui donne vraisemblablement sur la
pièce d'où proviennent les murmures. Mais où suis-je
donc et comment ai-je abouti ici?
Je
tente de saisir mes derniers souvenirs, celui de mon
55e anniversaire, la semaine dernière, la petite fête
entre amis, avec les collègues de bureau. Que s'est-il
donc passé depuis? On dirait que plus j'essaie de
retrouver le fil de mes souvenirs, plus ils fuient.
Je
repousse les couvertures afin de me lever et constate
que je suis vêtue d'une légère jaquette de coton blanc
à fleurs mauves - moi qui ne porte guère que de gros
pyjamas de flanelle. Je tâte le tissus et aperçois mes
mains : elles sont toute petites! Je me touche la
poitrine : n'ai plus de seins! Seigneur, que
m'arrive-t-il!!!
Oh,
mon Dieu! Que faire? Dois-je sortir de la chambre et
dire : " Bonsoir tout le monde! Comment allez
vous? Euh, au fait, quelqu'un pourrait-il me dire ce
que je fais ici? "
Sans
doute suis-je devenue folle. Ou peut-être ais-je eu un
accident? Ce doit être ça : j'ai eu un accicent, je
suis morte et suis passée de " l'autre bord
". Alors, est-ce comme ça, de " l'autre bord
"? Je me suis souvent imaginé la mort comme un
grand vide, le sommeil profond, la noirceur éternelle;
mais pas un tel pastiche de réalité! Non, il y a
sûrement une explication plus logique...
Et
si je restais au lit jusqu'à ce que quelqu'un vienne
vers moi? C'est que je n'aime pas tellement les
surprises... Alors, si j'allais mettre l'oreille près
de la porte, peut-être reconnaîtrai-je ces voix?
Sur
ce, je me glisse hors du lit et... bang! je me retrouve
par terre sur le fessier. Aye! Qu'il est haut, ce lit!
Ce n'est qu'en me relevant que je constate l'ampleur de
la situation : le matelas arrive à la hauteur de mon
torse, j'ai à peine la taille d'une fillette de cinq
ans! Je me regarde les pieds, soulève le pan de ma
jaquette et aperçois mes jambes : deux petits membres
maigrichons!
Oh,
comme je me sens légère tout d'un coup. J'ai la tête
qui tourne; serait-ce l'effet de l'adrénaline? En
relevant les yeux, j'aperçois au fond de la pièce un
petit bureau couvert de babioles. Je m'en approche et,
à la hauteur de mon nez, j'y aperçois la photo encadrée
d'une fillette aux yeux bleus et aux boucles blondes
toutes frisées. Elle serre dans ses bras un ourson en
peluche et sourit à la caméra. Sous la photo, quelqu'un
a écrit 'Josianne et Câlinours'.
Sur
le bureau, une glace me renvoie l'image de la petite
tête frisée de la photo. Je grimpe sur une chaise pour
m'y voir au grand complet et m'approche de la glace. Je
me regarde intensément, sors la langue, fais une
grimace, me touche le visage, et le petit personnage en
face fait de même. C'est moi, ça? Mais je n'ai jamais
eu ni les yeux bleus, ni les cheveux blonds frisés!
Un
détail dans le miroir attire toutefois mon attention :
je vois que je porte au cou une chaînette, un pendentif
avec mon signe astrologique. Je me tâte le cou et
reconnais, en effet, le bijou que m'a offert mon mari
en cadeau d'anniversaire il y a à peine une semaine. Je
ne serais donc pas complètement folle, songeai-je avec
soulagement, quoique doublement troublée.
Je
redescends par terre, ferme les yeux et, comme une
incantation, je me répète intérieurement : je m'appelle
Lise, j'ai cinquante-cinq ans, j'ai les yeux et les
cheveux bruns. Je suis mariée, je suis secrétaire de
métier et je demeure au…
Oh!
fis-je en rouvrant les yeux, j'ai sûrement des papiers
qui prouveront mon identifé. Je fouille la pièce des
yeux : où sont donc passés mes vêtements, mon manteau,
mon sac à main? Mon porte-feuille, mes cartes de crédit…
Panique!!!
Soudain,
comme la foudre, quelqu'un fait brusquement la lumière.
Dans le cadre de la porte apparaît une jeune femme dans
la vingtaine qui, mains sur les hanches, me fixe d'un
air sévère en fronçant le sourcil :
-
Josianne! Que fais-tu encore debout à cette heure-ci!
dit-elle. Ne t'ais-je pas dit cent fois de ne pas te
relever une fois couchée? Moi qui prends la peine de te
raconter de belles histoires pour t'aider à t'endormir,
c'est comme ça que tu me remercies? Allez, ouste, au
lit. Et plus vite que ça ou c'est ton père qui va y
voir.
Le
moment étant mal choisi pour entamer la discussion, je
prends docilement le chemin du lit et y grimpe tant
bien que mal, sous le regard de la dame qui ne me
quitte pas des yeux.
Une
fois sous les couvertures, je décide de jouer le tout
pour le tout et risque une question :
- Maman, dis-je, tu veux bien me raconter une autre histoire?
-
Oh, mais tu es culottée, hein?
Non seulement tu n'es pas sage, mais tu voudrais une histoire en plus?
Hochant
la tête, toutefois, son visage se détend. Elle éteint
la lumière blafarde au plafond et vient s'asseoir sur
le rebord du lit.
-
D'accord, dit-elle en me bordant, mais à condition que
tu promettes de dormir bien sagement ensuite, n'est-ce
pas?
Elle
se penche et ramasse Câlinours qui gisait quelque part
sur le plancher. Elle le secoue pour le dépoussiérer et
le glisse sous les couvertures à mes côtés puis
commence son récit :
- Il était une fois un petit chaperon rouge…
Elle s'arrête soudain et me regarde étrangement.
- Oui? fis-je, allez, continue.
Elle avance la main vers ma poitrine.
- Mais... où as-tu pris ce pendentif? demande-t-elle en le retournant entre ses doigts.
- Euh... je l'ai trouvé dehors, sur le trottoir, mentis-je.
-
Sur le trottoir? Mais faut jeter ça tout de suite!
C'est sale. Allez, dit-elle en tentant de le passer
par-dessus ma tête, enlève-moi ça.
- Non! Non! NON!!! dis-je en repoussant sa main de toutes mes forces.
-
Ok, ok, ne t'énerve pas! Mais ne le met surtout pas à
ta bouche, t'as compris? Dieu sait où il a traîné, ce
truc.
Elle
allait reprendre reprend son récit quand tout à coup,
elle se lève et recule, presque en titubant.
-
Seigneur... baltuetie-t-elle en mettant la main à sa
bouche, une main que je crois voir trembler.
Attends-moi une minute, ajoute-t-elle en bondissant
hors de la pièce.
Je
l'entends déguerpir puis se mettre à crier comme une
hystérique tandis qu'une voix d'homme tente de
l'apaiser.
- Mais qu'est-ce que tu as, mon amour? dit-il.
- Ce n'est pas notre fille!!! Ce n'est pas Josianne!!! s'écrie-t-elle.
- Voyons, chérie, mais qu'est-ce qui t'arrive, mon chou?
-
Je t'assure que ce n'est pas Josianne! crie-t-elle. Va
la voir, constate par toi-même, supplie-t-elle. Ce
n'est pas notre fille qui est couchée là, j'en suis
sûre!
-
Viens, mon ange, viens te reposer un peu. Tu es très
stressée ces temps-ci, tu le sais... Allons, viens
faire un petit somme et je vais m'occuper moi-même de
la petite.
-
Je t'assure que ce n'est pas Josianne!!! C'est dans son
regard! étouffe-t-elle dans un sanglot.
Les
entendant s'éloigner, j'en profite pour sauter hors du
lit et enfile une paire de petites pantoufles blanches
que je trouve par terre. Je sors de la pièce et me
retrouve dans un vestibule. Je regarde à droite, à
gauche : la voie est libre. Vite, je repère la sortie
et m'enfuis dehors à toutes jambes. Je vais héler un
taxi, allonger le pouce, faire n'importe quoi pour
rentrer chez moi au plus sacrant.
Sans
regarder derrière, je cours à en perdre haleine, saute
par-dessus un banc de neige et atterris au milieu de la
rue quand soudain, deux phares s'abattent sur moi et...
plus rien.
* * *
Ici
Radio-Canada. Bonsoir, mesdames, messieurs. Aux
nouvelles ce soir: un triste accident s'est produit
hier soir qui a failli causer la mort d'une fillette de
cinq ans dans le quartier Outremont. Les parents
demeurent vagues quant aux motifs qui ont poussé la
petite à s'enfuir du domicile familial en pleine nuit.
Selon un témoin, elle se serait précipitée au milieu de
la chaussée et aurait été heurtée par une
automobiliste. La conductrice, une dame dans la
cinquantaine, a subi quelques blessures à la tête mais
demeure dans un état stable. "
Juchée
au plafond, une télé joue en sourdine dans une chambre
d'hôpital où une dame dans la cinquantaine repose,
endormie, le front couvert de pansements. À son chevet,
son conjoint lui tient la main, guettant le moindre
signe de vie. Au pied du lit, une infirmière jette un
coup d'oeil à son dossier.
-
Soyez sans crainte, dit-elle, votre femme va s'en
sortir. Le médecin dit qu'elle gardera bien quelques
cicatrices mais elle s'en tirera. Aucun organe vital
n'a été touché, même pas les yeux.
- Merci, garde, dit l'homme.
-
Elle l'a échappé belle, hein? Sa tête a traversé le
pare-brise lorsqu'elle a freiné. Elle ne portait pas de
ceinture de sécurité, n'est-ce pas?
-
C'est fort possible, dit le type, elle oubliait souvent
d'attacher sa ceinture. Dites-moi, garde, dans combien
de temps croyez-vous qu'elle pourra sortir d'ici?
-
Oh, une semaine ou deux, tout au plus. Elle est
présentement sous sédatifs mais lorsqu'elle reprendra
connaissance, elle se remettra vite d'applomb, vous
verrez. Il faudra toutefois éviter trop de détails au
sujet de la fillette; du moins, pendant les premiers
jours.
- Bien sûr. À propos, comment va la petite?
-
Une légère fêlure à la jambe droite et quelques
ecchymoses à la hanche. Soyez tranquille, elle s'en
sortira, elle aussi. Le banc de neige où elle a été
projetée a grandement amorti le choc. La Providence y
est sûrement pour quelque chose, si vous voulez mon
avis.
* * *
Quelques
heures plus tard, j'ouvre les yeux et aperçois mon
conjoint à mon chevet. Les yeux dans l'eau, il
s'efforce de sourire et me tient la main si fort qu'il
me fait mal. L'infirmière est repartie avec ses
dossiers et nous sommes seuls.
- Dieu merci, tu es vivante, dit-il en me caressant la joue.
-
Oh, chéri, soupirais-je en me remémorant peu à peu les
événements. C'est terrible... je... je roulais
paisiblement quand tout à coup, j'ai vu surgir devant
moi une fillette en jaquette de nuit qui courait à
toutes jambes. J'ai eu beau freiner mais... tout s'est
passé si vite...
- N'y pense plus, mon amour. Tu es en vie et c'est tout ce qui compte.
- Comment va la petite Josianne?
Il allait répondre mais recule en arrondissant les yeux.
- Comment diable sais-tu son nom?
- Elle est vivante, n'est-ce pas? dis-je.
- Oui, oui, elle n'a que quelques égratignures... Mais comment...
- C'est une longue histoire, coupai-je en fermant les yeux. Je te la raconterai un jour.
Une
semaine plus tard, quelques pansements en moins et une
migraine en sus, je suis libérée de l'hôpital et mon
premier désir est d'aller retrouver la petite Josianne.
J'apprends qu'elle séjourne à l'Hôpital pour enfants.
Vite, je me rends au grand magasin le plus proche,
repère le rayon des jouets et en ressors avec le plus
gros Câlinours des étalages.
- Inutile de l'emballer, mademoiselle!
J'arrive
à l'hôpital, me renseigne sur le numéro de chambre,
monte au 12e et pousse la porte entrebaillée. Tout au
fond de la pièce, j'aperçois dans un grand lit la
petite tête bouclée qui dort paisiblement. L'heure des
visites venant à peine de commencer, les parents ne
vont bientôt plus tarder à arriver. Je ne me sens pas
encore assez d'aplomb pour les affronter, alors je dois
faire vite.
Sur
la pointe des pieds, je m'approche du lit et reconnais
par terre les petites pantoufles blanches, maculées de
boue. Je contemple longuement la frimousse rose
endormie et délicatement, je soulève la couverture et y
glisse tout doucement Câlinours.
En
silence, je fais mes brefs adieux à Josianne et
retourne vers la sortie quand tout à coup, une petite
voix derrière moi fait :
- Oh, Câlinours!
Je fige sur place.
- Hé, madame! fait la petite voix.
Je
me retourne et la vois qui me fait des 'bye-bye' de sa
petite main. Je lui souffle un baiser en lui souriant.
- Regardez comme il a grossi, Câlinours, fait-elle en l'entourant de ses bras.
- Oui, dis-je, il a bien grandi, en effet.
-
Attendez, ne partez pas, dit-elle en posant Câlinours à
ses côtés. Elle tâtonne son cou et me tend sa chaînette.
- Tenez, dit-elle.
Je suis sidérée. Je m'approche du lit et, d'une main tremblante, je saisis le pendentif.
- Merci, mon ange. Mais dis-moi, où as-tu pris ce bijou?
- Oh, c'est papa qui me l'a offert en cadeau d'anniversaire. Mais vous pouvez le garder.
-
Tu es très généreuse, tu sais, dis-je en m'efforçant de
sourire. Mais pourquoi me le donner?
- Il est à vous, non?
"
Seigneur! Voilà que ça recommence... " songeai-je
en fermant les yeux tandis qu'une voix nasillarde dans
l'intercome retentit dans le couloir, me ramenant à la
réalité. Vite, je dois m'éloigner d'ici avant que les
parents n'arrivent.
Tendrement,
je caresse la petite tête bouclée, pose un baiser sur
son front et me dirige vers la sortie. Me retournant
une dernière fois, je vois Josianne qui, serrant
Câlinours contre elle, suce son pouce et me fait des
" bye-bye " de ses doigts libres.
Encore
sous le choc, je sors de la chambre et me dirige vers
l'ascenseur comme une automate. Les portes s'ouvrent et
un jeune couple en sort : une dame dans la vingtaine
que je reconnais sur-le-champ. Son mari, qu'elle tient
au bras, ressemble en tous points à mon conjoint mais
en plus jeune. Trente ans plus jeune.
-
Vous montez, madame? fait derrière moi un infirmier qui
attend pour s'engager dans l'ascenseur.
- Oh, pardon, dis-je en avançant péniblement.
Les
portes se referment et l'ascenseur entame une descente
sans fin où je sombre de plus en plus profondément dans
la folie.
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