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Mon
amoureux est né sous le signe des Gémeaux et moi, je
suis Capricorne. De quoi faire crochir les yeux
de tout astrologue.
Mais depuis près de vingt ans, Saturne et Mercure font bon ménage et, entre autres choses, une grande complicité nous unit : l'amour des animaux.
Il
y a quelques années, nous avions installé nos pénates
pour trois semaines dans un camping sauvage des Cantons
de l'Est. Nous avions monté deux minuscules
tentes côte à côte : une pour y dormir et l'autre
dans laquelle nous rangions nos effets personnels,
vêtements, petit poêle Coleman, quelques sacs de
nourriture, etc.
Le
troisième soir, alors que nous venions à peine de nous
mettre au lit, nous avons entendu un boucan
épouvantable provenant de la tente voisine qui nous fit
bondir sur notre derrière comme deux polichinelles à
ressort : un fracas de casseroles ponctué de
bruits sourds, d'objets qui tombent, tout ça entremêlé
de piétinements et de miaulements bizarres.
-
Seuls les ratons laveurs sont aussi patauds, avait
ricané Frank. Même un ours est plus subtil que ça.
En
effet, un raton avait dû nous épier et avait attendu
patiemment qu'on se retire pour la nuit pour sortir de
sa cachette et perpétrer son crime.
Bien
que désolés de nous voir ainsi dévalisés, nous ne
pouvions que sourire en imaginant la petite bête en
train de s'empiffrer à nos dépens.
C'était le super pique-nique, quoi, et on ne put qu'en rire un bon coup.
Taquin
comme toujours, mon Gémeaux de conjoint n'avait su
retenir un petit coup de fion :
- Ce doit être une femelle, dit-il, elle ne pense qu'à manger.
-
Han, han... Si ce n'était des
« femelles », dis-je, tu mangerais du Kraft
Dinner à l'année longue.
-
Sérieusement, dit-il, les ratons sont des animaux fort
habiles, très intelligents et superbement
débrouillards, tu sais. Il paraît même qu'ils
lavent leurs aliments dans la rivière avant de manger;
c'est d'ailleurs la raison pour laquelle on les appelle
« ratons laveurs ».
-
Autrement dit, même les mâles ne rechignent pas pour
laver la vaisselle, n'avais-je pu m'empêcher de
roucouler.
Nous
avions blagué ainsi pendant une bonne demi-heure et, le
vacarme s'étant enfin calmé, nous avions sombré dans le
sommeil du juste.
Bien
sûr, l'inspection le lendemain matin révéla des dégâts
majeurs : le petit voleur avait pillé toutes nos
réserves.
Il avait englouti un pain entier, dévoré biscottes, croustilles, guimauves; il avait percé puis évidé un contenant de fromage râpé; et le couvercle du gros pot de beurre d'arachide que ses petites pattes habiles avaient réussi à dévisser gisait par terre, à dix mètres du pot également vide.
Nous
n'en revenenions tout simplement pas de la dextérité de
cette bête; et surtout de son appétit!
Elle avait bouffé toutes les denrées qui n'étaient pas sous conserve! Nous avons dû refaire le plein de victuailles au marché du village et avons résolu de conserver la nourriture dans l'auto, bien à l'abri, pour les nuits à venir.
Au
bout de quelques jours, un rituel s'était vite
établi. À la tombée de la nuit, je prenais soin
d'étaler par terre, à quelques mètres du feu de camp où
nous bavardions tranquillement, une demi-douzaine de
tartines de beurre d'arachide; cela, dans le but de
rassasier notre petit glouton afin qu'il cesse son
pillage nocturne. Et à neuf heures pile, il se
pointait immanquablement sous le feuillage aux abords
du campement et de là, il nous épiait en silence.
Gagné par l'odeur irrésistible, il s'avançait enfin et grignotait son butin tout en guettant nos moindres gestes.
- Notre petit voleur est ponctuel, notait Frank, toujours ravi de le voir.
Trois
soirs plus tard, la nature nous fit cadeau du plus beau
spectacle que nous ayons pu espérer : le fameux
raton était apparu, accompagné cette fois d'une
demi-douzaine de petits qui s'avançaient prudemment
derrière lui en file indienne.
De toute évidence, notre raton était une mère dont les visites régulières, comprenions-nous à présent, avaient été des inspections bien en règle visant à s'assurer de la sécurité des lieux avant d'y amener sa progéniture.
-
Qu'est-ce que je te disais, hein? Une femelle! ne
manqua pas d'ironiser mon conjoint.
- D'accord, un autre point pour vous, Mister Holmes.
Fier
de son coup, Mister Holmes s'était contenté
d'acquiescer en souriant et pendant que nous admirions
les petites mammifères masqués qui, assis sur leur gros
derrière, grignotaient les tartines en les tenant
habilement entre leurs menottes, il ne put s'empêcher
de chuchoter :
- On dirait presque des mains humaines; vois comme elles sont habiles.
- Et quelle marque de confiance, dis-je, nous amener ses petits, comme ça...
Ce
soir-là, j'avais eu l'imprudence de laisser traîner les
restes du souper sur la table à pique-nique et dès que
nos amis eurent dévoré les tartines, ils avaient envahi
la table et s'en donnaient à qui mieux mieux.
Les deux pieds dans une casserole où gisait des restants de soupe, la mère se léchait les pattes avec délectation tandis que les petits, enhardis par celle-ci, engouffraient pains et saucissons à gogo sans se soucier de notre présence.
-
Comme apéritif, avait blagué mon compagnon en imitant
un serveur de restaurant, le chef recommande fortement
le potage parmentier. Et comme plat de
résistance, poursuivit-il, je suggère nos succulentes
saucisses à hot-dog Higrade!
Et
nous avions ri, l'oeil attendri, en contemplant la
scène.
Je n'avais même pas envie de sortir mon appareil-photo, de peur qu'un flash n'apeure la petite troupe et ne vienne perturber la magie du moment. Mon seul regret avait été de voir disparaître nos victuailles une fois de plus.
- De vrais p'tits cochons! m'étais-je exclamée en hochant la tête.
-
Les animaux ne sont jamais assurés d'une plénitude de
nourriture, avait chuchoté mon conjoint; ils profitent
à fond d'occasions comme celle-là.
Trois
soirs se succèdèrent ainsi, avec l'apparition fidèle de
nos amis à heure fixe.
Bien sûr, je prenais bien soin de débarrasser la table à pique-nique et disposais par terre les fameuses tartines au beurre d'arachide, sans contredit leur plat préféré.
Le
quatrième soir, toutefois, il était dix heures, nous
baillions de sommeil depuis déjà une bonne demi-heure
autour du feu, et notre famille de ratons ne s'était
toujours pas manifestée. Nous commencions à nous
inquiéter lorsque l'explication surgit soudain des
buissons aux abords du campement : une petite
mouffette dont la ligne blanche dorsale dans
l'obscurité, comme un avertissement, se mit à parcourir
le périmètre du terrain.
- Oh-oh, murmura mon Gémeaux qui, pour une fois, était à court de mots.
- Comme tu dis, murmurai-je en figeant sur mon siège.
Semblant
faire fi de notre présence, la trotteuse s'avança sans
vergogne sur le terrain et se mit à renifler
dédaigneusement les tartines, à peine à cinq mètres de
nous.
-
Les mouffettes ont beau être carnivores, se risqua à
chuchoter mon conjoint, aucun animal ne refuse un lunch
si gratuitement offert.
Nous
n'avions plus du tout envie de rire, croyez-moi.
Bien que nous savions qu'une mouffette n'attaque que
lorsqu'elle se sent menacée, ni mon compagnon, ni moi
n'osions bouger, de crainte d'apeurer cette visiteuse
aux pouvoirs dangereusement malodorants.
Après
avoir fait le tour des tartines, voilà que Pépé-la-Piou
se mit en frais de venir nous inspecter
personnellement.
Alors là, inutile de vous dire que nous étions dans nos petits souliers.
Avançant
nonchalamment vers nous, elle vint d'abord renifler les
espadrilles de mon conjoint qui ne bougeait plus d'un
poil.
Semblant satisfaite, elle passa ensuite aux miennes. Me tenant raide comme un piquet sur mon siège, je cessai de respirer, les yeux rivés sur la fameuse queue blanche qui, comme on le sait, s'élève quand l'animal panique. Au même moment, une bûche dans le feu de camp s'effondra dans un fracas qui fit se dresser en flèche ladite queue, véritable signe d'alarme s'il en est un.
Les
yeux braqués sur le petit derrière qui me faisait face,
je priai le ciel de m'épargner. Seuls le crépitement du
feu et le bourdonnement dans mes oreilles troublaient
le silence de la nuit. Après ce qui me sembla une
éternité, je vis la redoutable queue se rabaisser peu à
peu.
Sans doute rassurée par l'absence de mouvement supplémentaire, la mouffette, à mon grand soulagement, s'était calmée et avait même fait demi-tour. Puis elle s'en fut bientôt comme elle était venue, en trottinant allègrement en direction des buissons.
- Ouf! soupirai-je bruyamment, on l'a échappé belle!
- À qui le dis-tu! fit mon compagnon, visiblement soulagé lui aussi.
Puis il se leva pour replacer la bûche dans le foyer à l'aide d'un long bâton.
-
C'est tout de même idiot de craindre ces petites bêtes,
dit-il, tu ne trouves pas?
Au fond, quand on y pense, elle ne sont pas plus dangereuses qu'un chien. Il suffit de ne pas les apeurer et on n'a rien à en craindre.
-
Ouais, fis-je en me levant de mon siège à mon tour,
mais je crois que je préfère un toutou qui grogne à un
arrosage chimique suivi d'un bain au jus de tomates.
-
Tu verras, dit-il.
Si on ne l'apeure pas, elle va s'habituer tranquillement à nous et elle ne nous fera aucun mal.
- Tu veux dire que tu as l'intention de l'encourager!!!
-
Pourquoi pas? Tu as vu comme elle a été gentille?
Même lorsque la bûche s'est effondrée elle n'a pas paniqué plus qu'il ne faut. Elle aurait facilement pu s'énerver et pourtant...
Je ne savais que hocher la tête.
- Ha! poursuivit-il, les animaux sont beaucoup moins « bêtes » qu'on ne pense.
-
Alors là, tu es plus brave que moi, dis-je - bien que
l'envie secrète de revoir la mouffette empiétait
dangereusement sur ma prudence légendaire.
Ainsi,
les soirs qui suivirent, je ne pus résister à la
tentation de disposer les fameuses tartines sur le
gazon.
Et dame mouffette, dont la présence avait dorénavant chassé les ratons (beaucoup plus sages que nous, soit dit en passant), venait faire sa tournée, reniflait notre présence puis poursuivait sagement sa route.
Peu
à peu, nous avons osé faire la conversation en sa
présence, puis bouger librement sans constater de signe
d'alarme. Enfin, notre témérité s'avéra justifiée
puisqu'on réussit même à se déplacer lentement à ses
côtés sans subir de représailles.
Enhardis par cette expérience, nous finîmes par attendre notre visiteuse tous les soirs avec impatience et on lui fit même l'offrande de quelques sardines juteuses.
Un
certain soir, après sa visite habituelle, elle alla
vraisemblablement visiter d'autres campeurs car on
entendit des cris aigus provenant d'un campement voisin.
-
Aïe!!!
Une mouffette!!! Y'a une mouffette sous ma chaise!!! cria une fille, visiblement au bord de la panique. Au secours!!! À moi!!!!!!
S'ensuivit
un branle-bas général qui nous fit presque regretter
notre sollicitude.
Nous entendirent des bruits de pas qui couraient et, comme dans les dessins animés, nous vîmes déguerpir à tous azimuts une demi-douzaine d'adolescents qui criaient comme des perdus. Alors là, c'en était trop et mon compagnon et moi fumes pris d'un fou rire incontrôlable.
Nous
nous tenions les côtes, les larmes nous plissaient les
yeux et nous n'arrivions plus à nous arrêter.
Bref, nous nous croyions les campeurs plus futés du monde.
Après s'être calmé quelque peu, mon conjoint s'essuya les yeux, hocha la tête et dit :
-
Non, mais, tu parles... En fait, le plus sûr
moyen de se faire arroser, c'est de crier et de
s'énerver comme ils le font.
-
Oui, mais il faut tout de même les comprendre, dis-je
en me calmant peu à peu moi aussi.
Avoue que tu ne riais toi-même pas très fort le premier soir, hein? Et puis, ajoutai-je, leur réaction est tout à fait naturelle. C'est instinctif, quoi...
-
Instinctif mais dangereux.
Et pas logique du tout, fit-il en haussant le sourcil tout en continuant de brasser la cendre dans le foyer.
- Oh, Sherlock, toi et ta sainte logique, fis-je en roulant des yeux.
-
Ben oui, quoi? dit-il en posant son bâton par terre.
Tiens, par exemple : t'as pas remarqué que ceux qui se font piquer par les guêpes sont ceux qui les craignent le plus? Ils crient, ils s'énervent, ils brandissent les baguettes en l'air et ping! fit-il en me piquant le front de l'index.
-
Maudit Gémeaux, riais-je en lui attrapant le
doigt. Tu te penses bien futé, hein?
Si cool, si rationnel, le taquinai-je.
Pince-sans-rire, il haussa les épaules en faisant exprès de regarder ailleurs.
-
C'est pas tout de même pas ma faute si je suis
intelligent et qu'ils sont idiots, dit-il en
s'esquivant dans une pirouette.
-
Hé! là, Gémini! Attention, hein? dis-je en lui
chatouillant les côtes. C'est pas beau, rire des
infirmes, tu sais!
Comme
je ne peux absolument pas résister au charme mercurien,
je le rattrapai par derrière et l'entourai par la
taille, sachant qu'il blaguait, bien évidemment.
Blague
à part, songeai-je, il n'avait pas tout à fait tort car
les animaux ne sont pas si imprévisibles qu'on se
l'imagine. Pour éviter les malentendus, il suffit
de ne pas empiéter sur leur territoire, de respecter
leur nature sauvage et de tenir compte des signaux
qu'ils nous envoient.
Un
soir, tandis que notre mouffette adorée grignotait une
sardine à nos pieds, une énorme mouffette, deux fois
plus grosse qu'elle, surgit des buissons. Il
était clair que cette dernière n'allait pas se gêner
pour s'emparer du trophée. Lorsque notre amie
l'aperçut, elle fit immédiatement le dos rond et, telle
une chatte, elle se mit à siffler pour protéger son
butin tandis que l'intruse, avantagée par sa taille et
tous poils dressés, piqua droit vers elle.
S'ensuivirent
alors des grognements féroces qui firent place à des
crachats, puis à des sifflements et à des cris d'une
sauvagerie incroyable.
Ç'était à vous en donner froid dans le dos.
-
Les animaux n'aiment guère partager la croûte avec les
étrangers, sussura mon compagnon qui, de moins en moins
brave, reculait imperceptiblement vers notre tente.
Décidément, ajouta-t-il, l'air embêté, je n'avais pas prévu ça.
-
Ouais, dis-je en le suivant à pas feutrés, et rien
n'arrêtera ces deux antagonistes de s'arroser
mutuellement si elles décident d'en arriver là.
Et nous sommes en plein choeur de l'action, si tu vois
ce que je veux dire...
Soulevant
un pan de la tente pour m'y faire entrer, mon conjoint
me suivit à l'intérieur et referma tout doucement la
fermeture-éclair.
Tapis
là-dessous, nous écoutions le vacarme dehors, les yeux
ronds, et n'osions ni bouger, ni parler trop haut pour
éviter d'attirer l'attention.
À peine quelques millimètres de toile nous séparaient de l'arrosoir funestre et nous nous tenions les fesses et les coudes serrés.
- Voilà où nous mène ta belle logique, Sherlock, ne puis-je m'empêcher de murmurer.
- Ha! de véritables femelles un jour de Boxing Day! ricana-t-il.
Même dans l'obscurité, je le sentais glousser, le chenapan.
- Et tout ça pour une petite sardine! ajouta-t-il.
Seule notre situation précaire m'empêcha de lui rabattre mon oreiller sur les oreilles.
Heureusement,
le calme dehors revint peu à peu. Nous comprîmes
alors que l'une des bêtes avait dû céder, que l'orage
était passé et que nous avions été épargnés.
Tranquillement, nous nous sommes mis au lit, avons bavardé un peu et beaucoup ri de notre frousse, tâchant de minimiser l'incident pour se faire accroire qu'il n'y avait pas eu là de quoi fouetter un chat. Puis nous nous sommes glissés dans nos sacs de couchage, chacun de notre côté.
Par
la fenêtre grillagée de la tente, j'observais la lune,
témoin de toute cette jungle nocturne où évolue une
nature qu'on est encore à des années-lumières de
comprendre. Mieux vaut laisser les animaux à leur
sort, songeai-je.
L'être humain ne sait qu'y foutre la pagaille même lorsqu'il lui veut du bien.
Après
quelques moments, je me levai partiellement et appuyai
le coude sur l'oreiller pour contempler la silhouette
de mon compagnon, couché sur le ventre à mes côtés
sa position préférée. Il avait la tête tournée vers le mur et je ne pouvais voir ses yeux, mais je savais pertinemment qu'il ne dormait pas.
- Hé, Frank, tu dors? chuchotai-je, question d'entamer le dialogue.
- Non, qu'est-ce qu'il y a? marmonna-t-il, la voix partiellement étouffée par l'oreiller.
-
Euh... j'ai entendu dire qu'il y a un terrain de
camping à moins de trois kilomètres d'ici.
On dit qu'il est beaucoup plus petit mais que c'est sauvage à souhait; et puis c'est sûrement moins cher. Que dirais-tu d'aller le visiter demain? Oh, juste pour voir, tu sais...
- Hmm... excellente idée, fit-il sans détourner la tête.
Je fis une pause, me mordis les lèvres quelque peu et ajoutai :
- Mais alors pas de tartines, cette fois, hein?
- D'accord, pas de tartines.
- Pas de tartines et pas de sardines?
- Pas de tartines et pas de sardines.
- Bonne nuit, dis-je en me recouchant, satisfaite de la réponse.
Il
se retourna et je devinai son sourire. À la lueur
blafarde de la lune, je vis son bras s'allonger vers
moi.
- Bonne nuit, fit-il en m'enlaçant tendrement.
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